Ce sont de simple statues de pierre qui créent pourtant la discorde. A la gloire de Colbert, du général Bugeaud ou des édifices religieux sur l'espace public, voici plusieurs de ces monuments qui ont fait polémique ces dernières années.

La statue de Colbert, grand argentier de Louix XIV et instigateur du "Code noir" pour la traite des esclaves dans les colonies françaises
La statue de Colbert, grand argentier de Louix XIV et instigateur du "Code noir" pour la traite des esclaves dans les colonies françaises © AFP / Manuel Cohen

En 2017, un drame se joue outre-Atlantique autour d’un général sudiste, chef des armées confédérées durant la guerre de Sécession. La statue du général Lee, à Charlottesville (Virginie), est vouée au démantèlement à cause du passé esclavagiste du militaire et à sa récupération par des groupes d'extrême-droite. En réaction, des militants suprémacistes se rassemblent autour de la statue pour protester contre son déboulonnage. Des contre-manifestants sont là aussi ; les événements dégénèrent et l'un des suprémacistes fonce en voiture sur la foule, faisant une morte et vingt blessés.

En France, au-delà du choc suscité par ce drame, cet événement pointe du doigt les controverses de notre propre passé. S'il existe des "rues de la honte", comme France Inter l'évoquait dans cet article, portant les noms de personnages controversés de l'histoire de France, il existe donc aussi, dans l'Hexagone, un certain nombre de statues qui suscitent désaccords et polémiques. 

"Code noir", esclavagisme, Algérie française : personnages célèbres dans l'Histoire de France mais controversés

Il y a d'abord les statues qui font référence à des personnages célèbres mais controversés de notre Histoire. Elles rappellent notamment le "Code noir" sous Louis XIV, l'esclavagisme ou la colonisation de l'Algérie. 

  • Les statues de Colbert, célèbre ministre de Louis XIV mais grand défenseur de l’esclavagisme

Fin août 2017, le président du Conseil représentatif des associations noires (Cran), Louis-Georges Tin, publie une tribune dans Libération : “Vos héros sont nos bourreaux”. Il met en cause les nombreux hommages faits à Colbert, que ce soit à travers des noms de rues, de lycées, ou encore de statues, comme celle qui siège devant l’Assemblée nationale. 

On ne peut pas être dans l’indignation face à Charlottesville et dans l’indifférence par rapport à la France, par rapport à toutes statues, toutes ces rues, qui défigurent nos villes. Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser les esprits, c’est aussi cela la réparation à laquelle nous appelons le Président”, écrit le président du Cran. Jean-Baptiste Colbert, grand argentier de Louis XIV, a permis de développer le commerce et l'industrie françaises. Maisil est aussi l'instigateur du Code noir, qui régente l'esclavagisme dans les colonies françaises.

Statue de Colbert devant l'Assemblée Nationale à Paris
Statue de Colbert devant l'Assemblée Nationale à Paris © AFP / Christophe Lehenaff

Suite à cet appel, de nombreux médias posent la question : faut-il déboulonner les statues de Colbert ? Le Huffington Post relaie ainsi l’appel de plusieurs artistes plasticiens qui demandent à “enlever les symboles esclavagistes”. À l’inverse, d’autres plaident pour garder la trace de ce passé français. “Déboulonner les statues de nos Grands Hommes c'est ouvrir la boîte de Pandore du révisionnisme historique”, écrit par exemple l’historien Dimitri Casali. L’Obs met aussi en garde contre la suppression de ces symboles. “Tous les Français ont leur place dans l'histoire de France. Pourquoi ne pas chercher à la leur faire en incluant, plutôt qu'en excommuniant ? Plutôt que de brûler Colbert, pourquoi ne pas honorer bien plus qu'ils ne le sont tant de Noirs français qui méritent de l'être ?” À ce jour, la statue de Colbert trône toujours devant le Palais Bourbon.

  • Joséphine de Beauharnais, "sans tête" à Fort-de-France

En Martinique, la statue de Joséphine de Beauharnais, première épouse de Napoléon Ier, siège au milieu de la place de la Savane à Fort-de-France depuis 1859. Particularité : depuis 1991, elle demeure… sans tête. L’ancienne impératrice s’est en effet retrouvée “décapitée” par un “commando”, tel que le décrivent les médias locaux, reprochant à l’ancienne impératrice d’avoir incité Napoléon à rétablir l’esclavage, en 1802. 

Suite à cela, raconte la chaîne La Première, la mairie a commandé une autre tête, mais a finalement renoncé à l’installer. Depuis près de trente ans, Joséphine de Beauharnais demeure donc amputée de sa tête, toujours à la même place à Fort-de-France.

La "Joséphine décapitée" à Fort-de-France
La "Joséphine décapitée" à Fort-de-France © AFP / Richard Soberka
  • Le maréchal Bugeaud, "boucher en uniforme" mais emblème de la Dordogne

Alors qu’Éric Zemmour a enflammé le débat récemment sur Cnews, en se déclarant “du côté du général Bugeaud”, un collectif Facebook de Dordogne milite depuis deux ans pour “déboulonner Bugeaud”. Originaire de la région, le général Thomas Robert Bugeaud possède une place à son nom à Périgueux, sur laquelle trône une statue à son effigie. De même à Excideuil, petite commune de 1 800 habitants. Mais le général est aussi connu pour ses crimes lors de la conquête d'Algérie, de 1832 à 1871. 

Comme le relate le journal Sud-Ouest, le collectif appelle à “en finir avec ce symbole de la barbarie coloniale”, et assimile Bugeaud à un “boucher en uniforme” : dans les années 1840, le militaire associe en effet son nom à la pratique des “enfumades”, le fait d’asphyxier des opposants réfugiés dans des grottes en allumant des feux. Aujourd'hui, les statues de Bugeaud sont toujours en place ; à Paris et à Lyon, on trouve aussi une rue et une avenue Bugeaud.

Des symboles religieux accusés de violer la loi de 1905

Bien qu'il ne soit pas rare de croiser des édifices ou statues religieuses en France, en ériger de nouvelles ne semble pas pouvoir se faire sans susciter des contestations. 

  • Un Christ de neuf mètres de haut en Savoie

En 2017, le village d’Arbin, dans le secteur de Chambéry en Savoie, se déchire autour d’un Jésus de… neuf mètres de haut. Une imposante statue en métal luisant, rappelant la posture du Corcovado, au Brésil. La polémique porte sur la nature religieuse, de l’oeuvre : les uns la jugent irrespectueuse pour les non-croyants, les autres estiment que ce Christ protège la région. Légalement, le Christ a toute sa place, puisqu’il est implanté sur un terrain privé. 

  • Une statue de Jean-Paul II en Bretagne 

Le Pape debout, les mains jointes, surmonté d’une grande croix chrétienne : ce monument, hommage à Jean-Paul II, a semé la zizanie à Ploërmel, dans le Morbihan, en 2018. Contrairement au “Corcovado savoyard”, cette statue-là est construite… sur un terrain public. En l’occurrence, un parking municipal. Et cela change tout. 

Érigée en 2006 par un artiste polonais proche du maire de l’époque, l’oeuvre de 7,5 mètres de haut s'est retrouvée au cœur d’une bataille judiciaire pendant de longues années, entre la mairie, qui soutient la statue, et les opposants laïcs. 

Finalement, l’affaire est arrivée devant le Conseil d’État qui a ordonné, en octobre 2017, le retrait de la croix qui surplombe la statue du Pape, au nom de la loi de 1905 (pour la séparation de l’Église et de l’État) interdisant “d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux dans un emplacement public”. La mairie a alors décidé de céder la statue au diocèse de Vannes, qui se chargera de l’installer sur un terrain privé, seulement une quarantaine de mètres plus loin.

Statue de Jean-Paul II à Ploërmel
Statue de Jean-Paul II à Ploërmel © Maxppp / Le Télégramme
  • Une Vierge-Marie qui “flirte un peu” avec la loi de 1905

Fin 2016, le tribunal administratif de Grenoble met fin à un litige qui dure depuis cinq ans, dans la commune de Publier, en Haute-Savoie. “Notre Dame du Léman”, comme il est indiqué sur la statue, trône en effet dans un parc communal depuis 2011, date à laquelle elle a été acquise pour la somme de 23 700 euros par la mairie de cette commune de 7 000 habitants, et ce sans débat au conseil municipal. Là encore, les défenseurs de la laïcité s’insurgent. 

À l’époque, relate 20 Minutes, le maire divers gauche reconnaît “avoir un peu flirté avec le loi de 1905”, et cède la statue à une association religieuse locale. Mais le parc, lui, reste bien un lieu public. Résultat : en novembre 2016, le tribunal a condamné la mairie à déplacer la statue, sous peine d’une amende de 100 euros par jour. La Vierge sera retirée le premier février suivant, comme le détaille Le Monde qui a assisté au démantèlement de la statue. 

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