Dans un avis dévoilé ce mardi, le Haut conseil de la santé publique recommande d'arrêter de prescrire de l'hydroxychloroquine aux malades du Covid-19, même dans les cas les plus graves. De quoi doucher un peu plus les espoirs placés en ce traitement, dont Didier Raoult vante les mérites depuis fin février.

Le 16 mars, Didier Raoult évoque une "diminution spectaculaire" du nombre de patients positifs au SARS-CoV-2 chez ceux qui ont été traités avec de l'hydroxychloroquine
Le 16 mars, Didier Raoult évoque une "diminution spectaculaire" du nombre de patients positifs au SARS-CoV-2 chez ceux qui ont été traités avec de l'hydroxychloroquine © AFP / Amaury Cornu

En médecine comme ailleurs, la désillusion est toujours cruelle. L'espoir suscité par l'hydroxychloroquine n'échappe pas à la règle. Présentée fin février par le professeur Didier Raoult comme un traitement potentiel face au coronavirus, cette molécule habituellement prescrite pour les cas de polyarthrite et de lupus s'est retrouvée au coeur d'intenses débats, dépassant très largement les frontières de la communauté scientifique. 

Pourtant, aucune étude suffisamment robuste ne permet à ce jour d'affirmer l'efficacité de l'hydroxychloroquine pour les cas de Covid-19. Certaines en soulignent même la dangerosité. Une étude publiée vendredi 22 mai dans la prestigieuse revue The Lancet, la première menée à grande échelle, a d'ailleurs conduit l'OMS à suspendre temporairement, par mesure de précaution, les essais cliniques menés avec de l'hydroxychloroquine. En France, dans un avis dévoilé ce mardi, le Haut conseil de la santé publique recommande également de ne plus prescrire le traitement, y compris aux malades les plus graves. 

De la première étude chinoise jusqu'aux derniers revirements, retour sur trois mois d'espoirs et de polémiques.

19 février : première étude chinoise

Trois chercheurs chinois publient dans la revue Bio Science Trends les résultats d'un essai clinique mené dans une dizaine d'hôpitaux (Wuhan, Pékin et Shanghai notamment) sur plus de 100 patients. Ils observent une "apparente efficacité" de la chloroquine contre le Covid-19. Selon eux, un traitement de 500 mg de la molécule par jour pendant dix jours serait suffisant.

25 février : une annonce fracassante et une vidéo virale

"Scoop de dernière minute", lance Didier Raoult dans une vidéo publiée sur Youtube par l’Institut Méditerranée Infection dont il est à la tête. Le microbiologiste marseillais évoque les résultats de l’étude menée en Chine, une "excellente nouvelle". 

"Comme ça avait été trouvé sur le SARS et oublié, la chloroquine est active in vitro sur le coronavirus", annonce-t-il, avant de se féliciter de "l’amélioration spectaculaire" obtenue grâce à cette molécule, de la santé des patients infectés. Le Covid-19 "est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes", claironne Didier Raoult devant une audience conquise. La vidéo a été à ce jour vue plus de 740 000 fois sur Youtube. 

26 février : premières mises en garde

L'enthousiasme de Didier Raoult est vite tempéré par d'autres professionnels de santé. À l'image de François Maignen, docteur en pharmacie, spécialiste de santé publique et membre du collectif FakeMed, dont l'objectif est de lutter contre les fausses informations. Il invite ainsi à la prudence, rappelant la nécessité que l'étude soit publiée puis discutée de façon critique par les experts. La chloroquine peut même être "très dangereuse en cas de surdosage", souligne-t-il. 

Jean-Paul Giroud, expert de l'industrie pharmaceutique, membre de l'Académie nationale de médecine va dans le même sens, insistant sur les effets indésirables de la chloroquine (troubles du système immunitaire, des affections gastro-intestinales, nausées, vomissements, des troubles au niveau du foie, etc.).

Lors de son point presse quotidien du soir, Jérôme Salomon s'efforce à son tour d'apporter quelques nuances. "Aujourd'hui, la communauté scientifique n'est pas très convaincue. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas s'y intéresser", déclare le directeur général de la Santé, appelant de ses voeux des recherches plus poussées.

5 mars : le protocole d'un essai clinique marseillais soumis à l'ANSM

L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) reçoit le protocole d'un essai clinique chapeauté par Didier Raoult à l'Institut Méditerranée Infection, afin de tester l'efficacité de l'hydroxychloroquine (Plaquenil) sur des malades atteints du Covid-19. 

Le 16 mars : premiers résultats

Le professeur marseillais présente les premier résultats de son essai clinique et parle d'une "diminution spectaculaire" du nombre de patients positifs au SARS-CoV-2 chez ceux qui ont été traités avec de l'hydroxychloroquine. 

Les résultats portent sur 20 malades. Six jours après avoir administré de l'hydroxychloroquine, seulement 25 % d'entre eux étaient encore porteurs du virus, quand 90 % de ceux qui n'avaient pas reçu ce traitement étaient toujours positifs, selon Didier Raoult. Si on ajoute un antibiotique, de l'azithromycine, alors la charge virale disparaît dans ce même laps de temps, explique-t-il.

17 mars : le gouvernement autorise un "essai plus vaste"

À l'issue du conseil des ministres, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye déclare que les résultats obtenus à Marseille sont "prometteurs" même si, ajoute-t-elle, "nous n'avons pas de preuve scientifique" que ce traitement fonctionne. 

Le ministre de la Santé annonce avoir donné l'autorisation "pour qu'un essai plus vaste par d'autres équipes puisse être initié dans les plus brefs délais sur un plus grand nombre de patients". Olivier Véran précise être en liens "très étroits" avec Didier Raoult.

19 mars : l'enthousiasme de Trump

Donald Trump annonce que les États-Unis vont pouvoir rapidement mettre à disposition de la chloroquine, qui a "montré des résultats préliminaires très très encourageants". "Je pense que cela va changer la donne !", s'exclame le président américain. Dans la foulée, les marchés boursiers reprennent des couleurs. Le lendemain, l'entreprise pharmaceutique Teva fait savoir qu'elle va fournir gratuitement aux hôpitaux américain 10 millions de doses d'hydroxychloroquine.

Au magazine Marianne, Didier Raoult affirme que les "résultats encourageants" cités par le locataire de la Maison-Blanche sont ses propres travaux.

21 mars : la prudence de Véran

"Aujourd'hui, je n'ai aucune donnée suffisamment validée scientifiquement, médicalement, pour tendre à une recommandation", insiste le ministre de la Santé, Olivier Véran. Il ajoute :

"L'histoire de maladies virales est peuplée de fausses bonnes nouvelles, peuplée de déceptions, de prises de risques inconsidérées aussi".

22 mars : pressions politiques

"La chloroquine, pourquoi ne l'utilise-t-on pas ?", s'interroge sur France Inter Bruno Retailleau, patron des sénateurs LR. Il exhorte le gouvernement à ne pas "prendre de retard" sur le traitement du coronavirus. 

Même empressement du côté du maire Les Républicains de Nice, Christian Estrosi, lui-même contaminé. Il dire avoir "envie qu'on fasse confiance" à Didier Raoult. "Je ne comprends pas pourquoi on n'a pas écouté le docteur Raoult depuis longtemps, ça me semble aberrant", déplore à son tour la députée LR des Bouches-du-Rhône, Valérie Boyer.

Alors que le biologiste moléculaire Olivier Belli souligne sur son blog Mediapart "les failles" de l'étude menée à Marseille, l'Inserm annonce que finalement, l'hydroxychloroquine fera partie des traitements étudiés par l'essai clinique européen Discovery

23 mars : produire "massivement" de la chloroquine

Invité de la matinale de France Inter, Philippe Juvin, chef du service des urgences de l'hôpital Georges-Pompidou à Paris, estime qu'il est impératif de savoir "très rapidement" si la chloroquine est un traitement efficace contre le Covid-19. D'ici là, il faut selon lui "produire dès maintenant et très massivement ce produit", pour avoir un maximum de stock si jamais son efficacité était confirmée.

Dans un communiqué, cinq députés LR (Aurélien Pradié, Jean-Jacques Ferrara, Antoine Savignat, Jean-François Parigi, et Ian Boucard) appellent "solennellement" le gouvernement "à autoriser immédiatement et sans délai la mise en œuvre" du protocole du docteur Didier Raoult "sur l’ensemble du territoire national"

Pour autant, le Haut conseil de Santé publique, qui vient de se réunir, formule une recommandation claire : ne pas utiliser l'antipaludéen sauf pour des formes graves de Covid-19, et sous une surveillance médicale stricte. 

On apprend le même jour qu'outre-atlantique, un habitant de l'Arizona est mort après avoir ingéré un produit nettoyant pour aquarium contenant de la chloroquine.

24 mars : Raoult tacle le Conseil scientifique

L'institut hospitalo-universitaire que dirige le Pr Didier Raoult à Marseille fait savoir que l'infectiogue se met en retrait du Conseil scientifique qui conseille le gouvernement, et dont il fait pourtant partie. "Maniaques de la méthodologie", "habillage pseudoscientifique" : dans une tribune adressée au Monde, le microbiologiste s'explique sur son choix et ne mâche pas ses mots.

25 mars : l'hydroxychloroquine pas efficace, selon une étude chinoise

Une nouvelle étude chinoise vient contredire les travaux du Dr Raoult. Après avoir suivi 30 patients atteints du Covid-19, elle observe que l'hydroxychloroquine n'est pas plus efficace que les traitements déjà existants. De fait, après sept jours, 13 des 15 patients à qui le médicament avait été administré ont été testés négatifs, ce qui veut dire que le Covid-19 avait disparu de leur organisme. Pour le groupe qui ne l'avait pas reçu, ce chiffre était de 14.

26 mars : l'exportation du Plaquenil interdite par décret

Pas question de voir fondre les stocks d'hydroxychloroquine. Un décret publié le jeudi 26 mars interdit l'exportation du Plaquenil. Le texte prend aussi d'autres mesures : en pharmacie, le médicament ne peut être délivré que pour ses indications médicales strictes (polyarthrite rhumatoïde, lupus, et en prévention des lucites - allergies au soleil). À titre dérogatoire, le décret permet par ailleurs aux établissements de santé qui prennent en charge des malades Covid-19 de les traiter à l'hydroxychloroquine.

3 avril : une pétition en faveur de l'hydroxychloroquine

L'ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy lance une pétition intitulée #NePerdonsPlusDeTemps dans laquelle il réclame l'assouplissement en urgence des possibilités de prescription de la molécule. Le texte a recueilli à ce jour plus de 578 000 signatures.

9 avril : visite surprise d'Emmanuel Macron à Didier Raoult

Le chef de l'État se rend à Marseille, où il rencontre le professeur Didier Raoult, en l'absence des journalistes. "Une visite ne légitime pas un protocole scientifique, une visite marque l'intérêt du chef de l'Etat, de l'exécutif, pour des essais thérapeutiques, qu'ils soient prometteurs ou pas", glisse-t-on dans l'entourage d'Emmanuel Macron. 

10 avril : les nouveaux résultats de Didier Raoult et la prudence de Sanofi 

L'Institut Hospitalo-Universitaire Méditerranée Infection met en ligne le résumé d'une nouvelle étude du professeur Raoult. Un peu plus d'un millier de patients testés positifs au Covid-19 ont reçu pendant au moins trois jours de l'hydroxychloroquine associée à de l'azithromycine. Après 10 jours, plus de neuf sur dix (91,7%) avaient une charge virale nulle, un chiffre significativement plus bas que ceux qui n'ont pas reçu le traitement, selon l'IHU. Plusieurs experts critiquent l'absence de groupe témoin de patients ayant reçu un placebo.

Le même jour, Sanofi prévient : il n'est pas possible à ce stade de "tirer une quelconque conclusion" sur l'efficacité de l'hydroxychloroquine. Le groupe pharmaceutique qui fait face à une demande massive dans le monde entier rappelle que "les interprétations des données préliminaires disponibles dans la prise en charge de l’infection Covid-19 diffèrent."

14 avril : l'épidémie de coronavirus "en train de disparaître de Marseille", selon le Pr. Raoult

Dans une vidéo postée sur son compte twitter, le microbiologiste affirme qu'il y a une diminution "très significative du nombre de cas détectés et encore plus significative chez les gens qui viennent se faire détecter alors qu'ils sont asymptomatiques".

24 avril : l'armée confirme avoir acheté de la chloroquine "par précaution"

Après la diffusion d'une vidéo montrant la livraison de barils étiquetés comme étant du phosphate de chloroquine, le ministère des Armée confirme avoir acheté de la chloroquine "par précaution", au cas où "la chloroquine se révélait validée par les autorités de santé comme étant utile pour lutter contre le Covid-19".

14 mai : deux nouvelles études concluent à l'inefficacité de l'hydroxychloroquine

Deux études, l'une française et l'autre chinoise, mettent à mal les espoirs placés dans la désormais fameuse molécule. La première montre que, pour les patients hospitalisés, l'hydroxychloroquine ne réduit pas de façon significative le risque d'admission en réanimation ni les risques de décès. La seconde conclut que le dérivé de la chloroquine ne permet pas d'éliminer le virus plus rapidement, chez les malades ayant contracté une forme légère ou modérée du Covid, alors que les risques d'effets secondaires sont plus importants.

15 mai : effets indésirables

D'après l'Agence du médicament, 141 cas d'effets indésirables au niveau cardiaque ont été rapportés en lien avec l'administration de Plaquenil, le nom commercial de l'hydroxychloroquine. 

18 mai : Trump sous HCQ

Lors d'une discussion avec des journalistes à la Maison-Blanche, Donald Trump révèle, à la surprise générale, qu'il prend depuis une semaine et demie de l'hydroxychloroquine, à titre préventif. "J'entends beaucoup de choses extraordinairement positives" sur ce médicament, a déclaré le président américain. "Vous connaissez l'expression : qu'est-ce que vous avez à perdre?"

22 mai : l'étude de The Lancet

Une étude incluant plus de 96 000 patients et publiée dans la prestigieuse revue britannique The Lancet conclut à l'absence de bénéfice de l'antipaludéen sur les malades hospitalisés en raison du Covid-19. "Nous n'avons pas observé de bénéfice quant à l'administration d'hydroxychloroquine ou de chloroquine, que celles-ci soient utilisées seules ou avec un antibiotique macrolide", écrivent les chercheurs. Ils constatent en outre un risque plus important d'arythmie cardiaque ou de décès chez les patients ayant reçu ces traitements. 

Une étude jugée "foireuse" par Didier Raoult, car réalisée par des gens "qui n'ont pas vu de patients". Le microbiologiste fustige ceux qui font du "big data", une "espèce de fantaisie complètement délirante qui prend des données dont on ne connait pas la qualité, qui mélange tout, qui mélange des traitements dont on ne connaît pas la dose donnée".

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23 mai : le gouvernement veut faire revoir les règles de prescription

Le ministre de la Santé annonce avoir saisi le Haut conseil de la santé publique pour que celui-ci propose une révision des règles dérogatoires de prescription de l'hydroxychloroquine.

25 mai : l'OMS suspend les essais cliniques

L'Organisation mondiale de la Santé fait savoir que, par mesure de précaution, elle suspend "temporairement" les essais cliniques avec l'hydroxychloroquine, qu'elle mène avec ses partenaires dans plusieurs pays.

26 mai : le Haut conseil de la santé publique recommande de ne plus utiliser la molécule

Saisi par le ministre de la Santé, le Haut conseil de la santé publique rend son avis. Il préconise de ne plus utiliser l'hydroxychloroquine pour le traitement du Covid-19 chez les patients, "ambulatoires ou hospitalisés, quelque soit le niveau de gravité". Concrètement, seuls les malades intégrés à un essai clinique pourraient continuer à en recevoir.

Les membres du Haut conseil notent que, plus de quatre mois après le début de l'épidémie, "les données actuelles disponibles n'apportent pas la preuve d'un bénéfice sur l'évolution du Covid-19" de l'hydroxychloroquine, que celle-ci soit utilisée seule ou associée à un antibiotique. 

Dans le même temps, l'Agence du médicament (ANSM) a annoncé avoir "lancé" la procédure de suspension "par précaution" des essais cliniques évaluant l'hydroxychloroquine chez les patients atteints de Covid-19.

27 mai : l'hydroxychloroquine n'est plus autorisée pour traiter le Covid-19

Dans un décret paru au Journal officiel, les dispositions dérogatoires qui autorisaient la precription de l'hydroxychloroquine contre le Covid-19 dans les hôpitaux de France, sont abrogées. Le gouvernement suit ainsi l'avis du Haut conseil de la santé publique. 

L'hydroxychloroquine n'est désormais utilisable que dans le cadre d'essais cliniques, et pas en traitement sur des patients à l'hôpital. Depuis fin mars, son utilisation n'était autorisée que pour les cas les plus graves de l'épidémie.

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