TÉMOIGNAGE | Dans Orphelin des mots , édité chez XO, Gérard Louviot raconte les années et les humiliations qu'il a vécues pendant 35 ans, sans savoir lire ni écrire.

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C'est grâce à son patron que cet ouvrier breton, père de cinq enfants, a pu vaincre son illettrisme.

Jusqu'à ses 35 ans, Gérard Louviot faisait partie des 2,5 millions de Français qui ne savent ni lire, ni écrire ni calculer correctement alors qu'ils ont été scolarisés. Et comme les 7% de Français concernés, il ressent les conséquences de ce handicap invisible dans sa vie quotidienne : difficile voire impossible pour lui de prendre le train, comprendre un mode d'emploi, remplir un formulaire administratif.

Ne pas savoir lire ni écrire c'est comme si tu avais un bras en moins, sauf que ça ne se voit pas et l'invisibilité rend les choses plus terribles, une maladie qu'il faut absolument cacher même si ce n'est pas contagieux.

Gérard Louviot répond aux questions de Sandrine Oudin

Ce n'est qu'à l'âge adulte que Gérard Louviot a avoué son illettrisme.

Une honte brisée à 35 ans

"Orphelin des mots", de Gérard Louviot
"Orphelin des mots", de Gérard Louviot ©

Gérard Louviot, qui travaille comme ouvrier dans le Finistère, se confie un jour à son patron. Ému, le chef d'entreprise lui offre alors la possibilité de prendre des cours. Pour apprendre à lire et à écrire, le père de famille travaille d'arrache-pied, jour et nuit. Il suspend aux murs des tableaux de conjugaison qu'il révise en chantant, il dévore le dictionnaire.

Onze ans plus tard, ses efforts paient : Gérard Louviot peut enfin suivre les devoirs de ses cinq enfants. Il écrit également des poèmes. Son livre, Orphelin des mots , est pour lui l'occasion de "casser l'image de l'illettré, celle d'un idiot".

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Des stratégies de contournement

Pendant ses années d'illettrisme, Gérard Louviot se sentait "seul à en crever". Il revient sur la souffrance ressentie tout petit, quand on le forçait à faire le tour de l'école, avec la pancarte "Je suis un âne" accrochée dans le dos. Cet enfant de la DDASS se rappelle aussi les claques que lui infligeait sa mère adoptive quand il n'arrivait pas à déchiffrer un texte. Pour cacher son illettrisme, Gérard Louviot a développé des ruses, des stratégies de contournement, comme perdre régulièrement sa trousse. Sans stylo, il disait qu'il ne pouvait pas écrire. Il se faisait également aidé par ses camarades de classe ou par ses collègues, au travail. Autant d'humiliations qui ont pris fin le jour où Gérard Louviot a osé parler de son illettrisme.

Le mérite de la polémique d'Emmanuel Macron avec l'illettrisme

Le 17 septembre dernier, le ministre de l'économie, Emmanuel Macron, avait choqué une partie de la classe politique en évoquant le sort de salariées illettrées des abattoirs bretons Gad, en liquidation judiciaire. Mais pour Marie-Thérèse Geffroy, qui préside l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme, et qui a travaillé au côté du gouvernement en 2013, quand 'illettrisme était cause nationale, oser parler de ce handicap invisible n'est pas un problème. C'est vivre dans la honte d'être démasqué, dans la gêne d'être moins autonome que la moyenne des Français qui est stigmatisant.

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