Il y a les enfants qui ne savent pas dire, mais aussi les adultes qui ne veulent ni voir ni entendre. Comment en finir avec l'omerta qui entoure l'inceste ? Les spécialistes plaident pour une meilleure sensibilisation du milieu scolaire et médical, mais soulignent aussi la vigilance nécessaire de chacun d'entre nous.

En moyenne deux enfants par classe sont victimes d'inceste
En moyenne deux enfants par classe sont victimes d'inceste © AFP / Sandrine Marty

Les chiffres mis en avant par les rares études portant sur le sujet sont glaçants. On estime que 5 à 10% des Français ont subi un inceste. Une personne sur trois connaît au moins une victime, d’après un sondage Ipsos réalisé en novembre dernier pour l'association Face à l'inceste.

Un phénomène massif, et pourtant encore tabou. Il y a le silence des victimes, leur incapacité parfois à se souvenir, à décrire, à dénoncer, la peur de ne pas être crues. Et puis le silence de ceux qui savent mais se taisent, comme l’a rappelé ces derniers jours Camille Kouchner qui, dans un livre, dénonce l’inceste commis sur son frère jumeau par leur beau-père, le politologue Olivier Duhamel, à la fin des années 1980. 

Comment en finir avec cette chape de plomb ? Comment libérer la parole des victimes et celle des personnes dépositaires de leur lourd secret ? Nous avons posé la question à des responsables associatifs, des psychiatres, travailleurs sociaux. Tous sont d'accord sur un point : l'importance d'être attentif à tous les signaux envoyés par l'enfant. 

Des maux, en l'absence de mots

"Les enfants peuvent exprimer des choses avec leurs mots, mais aussi avec leurs maux", résume Isabelle Aubry, présidente de l'association Face à l'Inceste et autrice du livre La première fois j'avais six ans. "Il faut être attentif à tout ce qui se voit, comme autant de symptômes." Gestes hypersexualisés, troubles alimentaires, fugues, changement brutal du comportement, surexcitation, mutisme, énurésie, etc. sont autant de signes de détresse potentiels. 

"L'enfant-victime envoie des signaux en permanence", renchérit Madeline Da Silva, adjointe au maire des Lilas (Seine-Saint-Denis), formatrice consultante dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Mais encore faut-il savoir les détecter, et c'est là que le bât blesse. En dehors du huis clos familial, le personnel scolaire est au premier rang pour déceler des comportements anormaux. Mais il se retrouve souvent démuni, faute d'avoir été formé, observe-t-elle :

"Aujourd'hui, quand un enfant est très agité, l'enseignant va éventuellement l'adresser au psychologue scolaire, qui va constater l'agitation, mais ça n'ira plus loin. Or, après coup, quand une victime d'inceste a été identifiée, la maitresse dira qu'elle pensait bien qu'il y avait quelque chose…"

Enseignants et médecins démunis

Elle-même professeure, Sophie, membre de l'association Arevi (Association d'action/recherche et échange entre les victimes d'inceste), ne peut que constater le dénuement dans lequel se trouvent les membres de l'Éducation nationale : "Quand vous avez un parcours lambda d'enseignant, il y a très peu de chances pour que vous ayez été sensibilisé à la question des violences sexuelles commises sur les enfants." Faute de formation et d'outils, les enseignants en viennent à redouter être les dépositaires du secret d'un élève, explique Sophie. "On se rend compte que souvent, ils ont peur qu'une parole émerge. Car si c'était le cas, ils ne sauraient pas quoi en faire."

Pour Isabelle Aubry, présidente de l'association Face à l'Inceste, les médecins ont également un rôle à jouer :

"Il faut obliger les médecins libéraux à effectuer un signalement, tout en leur assurant une protection, afin de leur éviter des poursuites pour violation du secret médical. Aujourd'hui, force est de constater qu'ils ont peur…"

Isabelle Aubry plaide aussi pour une politique de dépistage systématique. "Dès la grossesse, on peut détecter des couples avec une fragilité. Par exemple si le père a été victime, ou bien s'il y a des violences dans le couple." Un accompagnement précoce permettrait ainsi d'éviter certains passages à l'acte, juge-t-elle. 

Faire tomber les tabous

Attachée à l'idée d'un dépistage systématique, Muriel Salmona estime que les proches peuvent aussi jouer un rôle primordial. "Il faut poser des questions, cela doit devenir un réflexe !", martèle la psychiatre spécialiste des violences sexuelles. "Il existe aujourd'hui des livres, des dessins animés, qui permettent d'aborder la question des violences avec les enfants". Car le silence entretient le silence. Face à la force du tabou, les enfants se sentent dans l'impossibilité de parler. Enfermés dans la honte. 

"Il faut leur montrer que l'on s'intéresse, que l'on sait que cela existe, et que cela arrive à d'autres, et qu'on veut les aider. Sinon, les enfants protègent les adultes qui ne veulent pas voir." 

Car contrairement à une idée répandue, les enfants mettent souvent des mots sur ce qui leur est arrivé, souligne Isabelle Aubry. Le silence, délétère, est majoritairement celui de leur entourage. Ainsi, d'après une enquête menée auprès des adhérents de l'association Face à l'inceste, 83% des victimes ont reçu l'ordre de se taire. "Quand la famille est soudée, sa cohésion est privilégiée au mépris de l'intérêt de l'enfant". 

Chez ceux qui savent, il y a aussi souvent la peur de se tromper. Et si tout cela était faux ? Et si je rapportais de fausses accusations ? "Mais on ne demande à personne de se transformer en juge ou en enquêteur !", balaie Isabelle Aubry. 

"Si un enfant vous parle, vous n'avez pas à chercher de preuves. Vous appelez directement le 119."

Rallonger la prescription pour ceux qui savaient mais n'ont rien dit 

Comment briser l'omerta ? Comment s'assurer que les auteurs de viols et d'agressions sexuelles puissent être traduits en justice ? Certaines voix s'élèvent pour demander le rallongement du délai de prescription pour les faits de non-dénonciation. 

"Aujourd'hui, le délit de non-dénonciation de crime sur des mineurs se prescrit par six ans à compter du dernier fait", explique Rodolphe Costantino, avocat au barreau de Paris et spécialiste des maltraitances sur les enfants. "De sorte que, lorsque ces affaires éclatent, les auteurs sont parfois poursuivis mais pas ceux qui savaient et qui ont maintenu l’enfant dans cette situation : eux ne peuvent pas l’être, car pour eux l’affaire est prescrite." Le pénaliste demande donc que la prescription pour non-dénonciation soit alignée sur le délit ou crime principal. Pour qu'enfin, la parole des victimes soit entendue et le silence interdit. 

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