Le syndicat des Jeunes Médecins annonce ce mercredi avoir déposé plainte contre X pour "mise en danger de la vie d'autrui" pour faire la lumière sur la situation aux urgences de Lons-le-Saunier où, faute de personnel, certains soignants ont été réquisitionnés par les forces de l'ordre, à leur domicile.

Le manque de soignants est criant dans les services d'urgence comme à Lons-le Saunier.
Le manque de soignants est criant dans les services d'urgence comme à Lons-le Saunier. © AFP / FRED DUFOUR

À Lons-le-Saunier, commune jurassienne de 18 000 habitants à mi-chemin entre Besançon et Bourg-en-Bresse, 70 % du personnel des urgences est en grève. Depuis l'an dernier, des coupes budgétaires rognent sur le nombre de postes. Il y a deux semaines, ce fut la goutte d'eau. "Suite à des arrêts maladie non remplacés, on était en deçà du quota minimal de personnel", raconte Pierre, l'un des soignants des urgences. "La direction a laissé faire pendant plusieurs nuits, en disant qu'elle n'avait pas trouvé de solution." Au final, les employés restants craquent et finissent par dire stop. "On s'est mis en arrêt maladie, et le mardi 28 au soir, il n'y avait aucun soignant disponible pour aller travailler."

Des soignants réquisitionnés en pleine nuit pour travailler le lendemain matin

"On n'en pouvait plus, on se disait qu'on allait mettre en danger les patients si on continuait à aller travailler. Il fallait qu'on fasse quelque chose pour que les pouvoirs publics s'intéressent à cette histoire, parce que ce n'est pas possible de laisser passer ça", justifie Pierre. 

Sauf que pour pallier au manque de personnel, l'agence régionale de santé et la préfecture ont fait appel aux gendarmes, qui sont allés réquisitionner des soignants chez eux, le soir du 28 mai. Pierre raconte ce qui est arrivé à l'une de ses collègues, censée être en repos ce jour-là.

Les gendarmes ont sonné chez elle à une heure du matin, en lui disant "Vous devez aller travailler à sept heures demain." Elle a dit qu'elle avait deux enfants, qu'elle ne pouvait pas les faire garder. Les gendarmes lui ont répondu de se débrouiller, qu'elle devait être à sept heures du matin au travail.

"Comment voulez-vous qu'on travaille dans ces conditions ? Nous sommes déjà mal moralement et physiquement, si en plus on vient chez nous avec les gendarmes, ça veut dire qu'on a plus de liberté, plus de droits", déplore Pierre. 

L'ARS pointe un "absentéisme soudain dans un contexte de mouvement social"

"Est-ce qu'il était légitime de mettre en place ce dispositif pour aller chercher les soignants ?", s'interroge Emmanuel Loeb, président des Jeunes Médecins. Ce mercredi 5 juin, le syndicat a annoncé qu'il avait déposé plainte contre X auprès du procureur de la République pour "mise en danger de la vie d'autrui". "On demande qu'une enquête soit diligentée afin de savoir exactement quels sont les mécanismes qui ont abouti à cette situation, qui est vraiment la manifestation d'une souffrance et d'un mal-être du personnel."

De son côté, l'agence régionale de santé a justifié, dans un communiqué du 29 mai, le recours à ces réquisitions, en expliquant que "les médecins du service inscrits au planning et assignés dans le cadre d'un service minimum [s'étaient] déclarés en maladie".  Après avoir évoqué un "absentéisme soudain dans un contexte de mouvement social", l'ARS concluait son communiqué en rappelant : "La déontologie et le sens des responsabilités des professionnels concernés doivent les conduire à placer l'intérêt des patients au dessus de toute autre considération."

"Je pense que c'est dangereux et délétère d'avoir ce genre de discours, en voulant monter la population contre les soignants", analyse Emmanuel Loeb. "Pour que des soignants en arrivent à cette extrémité-là, c'est qu'il y a un vrai problème, et que l'ARS, qui a pour mission de gérer la permanence des soins dans les hôpitaux, a probablement dysfonctionné de son côté."

Par ailleurs, pour combler le manque de personnel, la direction de l'hôpital jurassien a fait appel à des intérimaires. Problème : la plupart ne viennent pas des urgences, "ils ne sont pas formés au matériel du service, ça aboutit à des situations dingues, et les patients attendent des heures", se désole un urgentiste.

"Tout le monde était au courant depuis des mois"

Derrière cette "vague" d'arrêts maladie, il faut voir le résultat d'une situation qui ne cessait de s'empirer depuis de très nombreux mois. "L'hôpital a été placé sous tutelle dès 2017", indique un responsable syndical. "Depuis, le nombre de postes baisse à cause des restrictions budgétaires. Le personnel n'a pas eu de médecin du travail pendant quatre ans. _En mai 2018, une expertise a été réalisée, et déjà à l'époque, elle pointait les risques de burn-out !_" Selon lui, les effectifs ont été usés jusqu'à la corde, au point de craquer. "Jusqu'à présent, les gens prenaient sur eux, mais là c'est trop."

Pierre confirme : "Nous sommes en grève depuis le mois de décembre. Le gouvernement a été prévenu, tous les élus sont au courant de ce qu'il se passe, que nos conditions se dégradent !" Récemment encore, des patients auraient été hospitalisés sur des brancards, faute de lits médicalisés. 

Mardi 4 juin, le directeur régional de l'ARS Pierre Pribile s'est déplacé à Lons. L'agence régionale de santé nous a précisé, ce mercredi 5 juin, qu'à cette occasion la direction de l'hôpital avait présenté "_un schéma complet de réorganisation de ce service et des SMUR"_, un projet "de nature à dépasser les principaux points de contestation actuels", selon l'agence, qui a précisé qu'elle dévoilerait d'abord ces mesures en interne dans les jours qui viennent, "avant toute présentation publique". Et de conclure : "L’ARS Bourgogne-Franche-Comté accompagnera pleinement l’ensemble de ces décisions qui permettent de retrouver, dans les meilleurs délais, la sérénité des conditions de travail des personnels et d’accueil des patients."

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