Les robots sont-ils des auteurs, ont-ils des droits ? S'ils se mettent à écrire, concevoir des films, peindre, faire de la musique, à qui reviendront les droits d'auteurs ? Un écrivain et un juriste s'interrogent.

A ce jour la créativité de la machine n’existe pas : les hommes créent et les machines calculent
A ce jour la créativité de la machine n’existe pas : les hommes créent et les machines calculent © Radio France / CS

Musique composée par intelligence artificielle, chapitre de la saga Harry Potter écrit par un robot, pour les instants les intelligences artificielles Se sont montrées plus artificielles qu'intelligentes en matière artistique.

Il y a deux ans déjà, l'écrivain Antoine Bello, qui vient de remporter le prix Version Femina, publiait Ada, le roman d’une intelligence artificielle, auteure de textes à l’eau de rose, qui se pique de prendre sa liberté et de venir perturber le jeu d’une rentrée littéraire. 

Le roman à l’eau de rose est le genre le plus codé qui soit. Les personnages ont toujours les mêmes profils.

"Le premier baiser arrive toujours à la page 37 par exemple, la première scène de sexe à la page 72. Même les sous-genres sont très normés, donc pour une IA c’est le rêve, précise Antoine Bello. Pour les romans et sagas, comme Harry Potter, pour l'instant les machines ne peuvent pas égaler une JK Rowling, mais je suis convaincu qu’on lira très bientôt des romans écrits par des intelligences artificielles." 

"Ces créations artificielles vont rouvrir tout un pan de la théorie de la critique littéraire, c’est-à-dire la question de la réception. On ne pourra plus simplement poser la question que vaut ce livre ? Il faudra dire que vaut ce livre si il est écrit par une IA ou par un être humain. Il y a aujourd’hui des programmes pour composer, pour peindre. Si je vous dis C’est Rothko, vous serez  prêts à payer cher, mais si je vous dis C’est une IA, vous direz peut-être Il se paye notre tête."

La question sera donc ce qui nous touche vraiment en art. 

Antoine Bello imagine-t-il lire un jour un ses propres romans écrit par un (Bello)robot ? 

"Oui je suis curieux, répond l'auteur. Qui ne le serait pas ? _Qui ne serait pas curieux de voir ce que ferait un ordinateur de mes 5 000 pages. J’ai des tics d’écriture et une façon de penser et de décliner une scène qui peuvent sûrement être identifiés par un ordinateur bien programmé. Ce n’est pas l’avenir que je souhaite pour mon œuvre ; quand on écrit, c’est individuel. Il y a un besoin d’expulser quelque chose en soi, qu’on croit de notre nécessité de porter à la connaissance du monde (même si au final il peut n'y avoir que 30 lecteurs). Je ne pourrai jamais éprouver cela en appuyant sur un bouton. Ce serait nul comme émotion, ce serait condensé, alors qu’un livre, il faut un an pour l’écrire_. Donc je ferai le test une fois pour voir et je n’y toucherai plus jamais.

Pour l'heure, artistes comme ingénieurs chargés de pouponner les IA, se gardent bien d'annoncer des créations signés par des robots eux-mêmes. 

L'album Helloword, a fait une entrée en fanfare dans l'actualité musicale des derniers mois, avec l'assistance  d' une certaine "Flow Machine", intelligence artificielle, mise entre les mains d'artistes comme Stromae. C'est un ensemble de logiciels développés par le laboratoire d'expérimentation français de Sony, capable de composer, arranger et mixer, des musiques mainstream.

Lors de la présentation de cet album, les auteurs, le collectif Skygge, ont bien précisé qu'il s'agissait d'une création assistée par des machines et non des "créations par les machines".  

Que penser également des créations, issues d'IA comme e-David, qui se manifeste sous la forme d'un bras robotisé capable de peindre ses propres toiles, y compris son auto-portrait. Est-ce de l'art, est-il l'auteur de ces toiles ? 

L'auto-portrait d'e-David, par lui-même
L'auto-portrait d'e-David, par lui-même / Capture d'écran SWR

Et Benjamin, que l'on nourrit des scénarios de films comme 2001, l’Odyssée de l’espace, Le Cinquième Élément, X-Files, Abyss ou Star Trek, et qui, après avoir repéré les points communs entre ces films, a écrit son propre scénario ? Faut-il payer ce scénariste particulier ? Pour l'instant ses "créations" sont libres de droits, et c'est un humain qu'on a envoyé sur le tournage de ses courts-métrages.  

Des droits d'auteurs pour les robots ? 

Les professionnels, artistes, ou société de gestion de droits, commencent déjà à se demander ce qu'il pourrait advenir des droits d'auteurs et autres royalties normalement versés aux artistes, si un jour les robots devenaient pleinement créateurs.

Pour l’instant on est dans le cadre d’intelligences dites faibles, et les logiciels utilisés sont considérés comme des outils d’aide à la création. Il faut préciser que, à ce jour, les robots n’ont pas encore inventé un nouveau genre musical. Ils n'arrivent pas à la cheville de Ravel ou Stravinsky.  On est capable de leur faire produire de la musique au kilomètre, on peut même facilement inventer artiste et album. Tout ce qui se fait l'est à partir de la musique du passé. Le prochain projet du label qui a produit Helloword est de faire chanter les Beatles comme s'ils étaient là, présents, en 2018.  Cela sent davantage l'argument publicitaire que l'innovation réelle.

"Ce sont des outils au même titre que l’appareil photo ou le pinceau", explique Alexandra Bensamoun, professeur de droit privé à l’Université de Rennes, et membre du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique auprès du ministère de la Culture.

La réflexion est donc pour plus tard, car pour l’instant, il n’y a aucune raison de changer le droit. 

"On n’en est pas encore l’intelligence consciente. À ce jour, la créativité de la machine n’existe pas : les hommes créent et les machines calculent." On y viendra peut-être un jour et la question qui se posera sera celle des conditions d’accès au droit d’auteur. 

Le droit d’auteur a été créé sur la base de l’existence d’une personne physique. S’agissant des machines, explique Alexandra Bensamoun, il faudra peut-être inventer autre chose :

"Il existe déjà le droit des producteurs de bases de données. Il est fondé sur les investissements nécessaires pour aboutir aux créations des IA. Certains œuvrent pour les faire entrer dans le droit d’auteur avec un aménagement du régime. D’autres pensent qu’il faut créer le principe d’une personnalité électronique. Je m’y oppose."

La solution, c’est peut-être d’aller vers un autre type de droits, un système autonome.

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