Après le Défenseur des droits, c'est au tour de la CGT et de la Ligue des droits de l'Homme de réclamer la fin de l'utilisation du lanceur de balles de défense. Pour le politologue, Sébastian Roché, c'est toute la doctrine de maintien de l'ordre qu'il faut changer, en particulier "l'usage indiscriminé de la force".

Au 15 janvier, l'IGPN dénombrait 13 procédures concernant des blessures graves, à la suite de tirs de lanceurs de balles de défense (LBD).
Au 15 janvier, l'IGPN dénombrait 13 procédures concernant des blessures graves, à la suite de tirs de lanceurs de balles de défense (LBD). © AFP / Valery Hache

Est-ce bientôt la fin des lanceurs de balles de défense (LBD) ? C'est en tous cas ce que réclament à l'unisson la CGT et la Ligue des droits de l'Homme (LDH) dans leur requête déposée au Tribunal administratif : une interdiction "en urgence" pour le maintien de l'ordre des prochaines manifestations des "gilets jaunes" (les samedis 26 janvier et 2 février) et la grève prévue le 5 février par le syndicat. 

Une demande qui fait suite à la prise de position du Défenseur des droits, Jacques Toubon, qui recommande la suspension de l'utilisation des LBD 40. Pourtant, vendredi, le conseil d'État a rejeté la demande d'interdiction des LBD estimant que cette arme était "particulièrement appropriée" pour "faire face à des manifestations violentes". Une décision qui ne surprend pas Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la police, auteur de "De la police en démocratie" paru chez Grasset en 2016 : "Le conseil d'État dit finalement qu'il y a des lois en France et qu'elles doivent être respectées. Or ces lois autorisent le LBD sous certains conditions d'usage. Et comme le gouvernement n'a pas de raisons de les utiliser hors du cadre de la loi, pas de raison de les interdire (...) mais c'est un débat qui commence à se former."

Plus précis que le flash-ball

1 000 tirs de LBD en plusieurs semaines de mobilisation, "c'est relativement peu", détaille le ministère de l'Intérieur. Mais dès le 15 janvier, l'IGPN (la police des polices) dénombrait 81 procédures judiciaires, dont 31 concernant des blessures graves, 13 à la suite de tirs de LBD. Depuis le début des manifestations des "gilets jaunes", la LDH dit avoir reçu environ 90 signalements dénonçant des violences de la part des forces de l'ordre, dont une cinquantaine font état de blessures parfois graves : perte d'un œil, fracture de la mâchoire, mains arrachée... Le tout provoqué par des armes telles que le LBD 40, considérées comme "non létales".

Mais selon Arié Alimi, l'avocat de la LDH, rien ne prouve que ce fusil d'épaule projetant des balles semi-rigides d'un calibre de 40 mm n'est pas susceptible de provoquer la mort. Il cite le cas d'Olivier, un pompier volontaire touché à la tête par un tir de LBD 40, selon sa femme. Plongé dans le coma, "il serait mort sans intervention médicale", affirme-t-il. Pour Arié Alimi, "il est impossible de viser précisément sur des cibles mouvantes" avec le LBD 40.

Si on supprime les LBD, il y aura des morts par balles.

Le LBD 40, doté d'un viseur électronique, a été introduit pour remplacer le flash-ball, considéré comme moins précis. Le LBD 40, "c’est plus précis que le flash-ball, mais au-delà de 10 mètres c’est foutu", reconnait Antoine*, un jeune policier qui souhaite garder l'anonymat. Lui n'a tiré que deux fois en situation réelle avec l'engin, mais il se souvient de son test d'habilitation : cinq balles tirées, deux impacts dans la cible suffisent pour être habilité pendant deux ans. "Normalement, on ne doit tirer que si on ne voit que le buste dans le viseur", indique Antoine. Mais difficile pour lui de viser juste, d'autant que "cela peut paraître insignifiant, mais je suis gaucher, précise-t-il, alors que ces armes sont réglées pour les droitiers". Pour autant, il ne souhaite pas voir disparaître cette arme dite "intermédiaire", car "si on supprime les LBD, il y aura des morts par balles". "Je préfère qu'un mec perde un œil, plutôt que de lui mettre une cartouche, en tirant une vraie balle", ajoute le policier. 

D'autres types d'armement non létal sont utilisés dans le maintien de l'ordre, tels que les canons à eau et les gaz lacrymogènes. Insuffisants pour"maintenir les manifestants à distance, estime Antoine, surtout quand ils nous balancent des pavés". Quant à la grenade lacrymogène instantanée (GLI-F4), assourdissante et à effet de souffle, elle-même contestée pour les risques liés à sa charge explosive, il la juge "dangereuse", mais "on ne peut pas s'en passer", estime-t-il. 

"Une fois qu'on a créé cette idée de tenir la foule à distance et qu’on a équipé les agents avec ces armes, difficile de les enlever, car on a formé des gens à faire leur métier avec", admet Sébastian Roché, partisan d'une suppression "par étape" de cette arme.

La "désescalade" comme doctrine alternative ?

Pour le politologue, le problème réside dans la doctrine française du maintien de l'ordre. L'alternative est à chercher du côté de son évolution. Les "techniques de mise à distance de la foule" sont nées selon lui avec la "professionnalisation du maintien de l'ordre", au début du siècle dernier. Mais ce n'est qu'"au début des années 1990, que l'on voit apparaître ces armes intermédiaires, à la létalité réduite, c'est-à-dire qu'elles ne tuent pas à chaque fois". "Progressivement, ces outils sont passés des unités spécialisées vers les BAC [Brigade anti-criminalité], à la faveur des phénomènes d'émeutes en banlieues", observe le chercheur. Leur usage a ensuite été étendu aux policiers de proximité en 2000, avant de se diffuser largement dans les unités de maintien de l'ordre.

"La France s'est engagée dans un processus d'armement faisant réapparaître des gestes qui avaient disparus, des gestes de tir sur la foule, déplore Sébastian Roché, mais d'autres pays ne s'y sont pas engagés ou s'en sont retirés." Il cite les pays du Nord de l'Europe avec leur méthode du "good dialogue" ("bon dialogue") et de la "désescalade" en exemple. Le chercheur préconise donc de "connaitre les personnes qui vont venir participer à une manifestation, dans toutes leurs différences", même s'il concède que cela peut être compliqué face à un mouvement comme celui des "gilets jaunes". Selon lui, il ne s'agit pas proscrire l'usage de la force, mais de la déployer de façon "discriminée", en ayant identifié les différents groupes ("des manifestants pacifistes, des groupes habitués aux violences politiques, des pilleurs" etc.). Autrement, "on risque de radicaliser la partie pacifiste", conclut-il.

*Le prénom a été modifié

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.