On l’entend tous les jours, cette expression. A la télé, à la radio. C’est un gimmick d’intervieweur : "J’ai envie de vous demander"… Et nous, d’emblée, ce qu’on a envie de lui dire à l’intervieweur, c’est "Vas-y, pose-là ta question ! Si t’as envie, pose-là ! Qu’est-ce qui t’empêche ? C’est ton métier, t’es payé pour ! Et certainement grassement payé"… Ensuite, bien sûr, on réfléchit : pourquoi donc il dit ça, celui qui interroge ? Première hypothèse : l’intervieweur, en fait, ne sait pas quoi demander… Il dit "J’ai envie de vous demander" simplement pour gagner du temps et penser deux secondes de plus à la question qu’il va poser. Genre "J’ai envie de vous demander… comment vous voyez le monde aujourd’hui ?" Question extrêmement large et que l’on peut poser à n’importe quel invité, il trouvera forcément un truc à dire… Le monde est beau, le monde est moche, le monde est super moche ou pas si moche qu’on croit… "J’ai envie de vous demander", dans ce cas-là, c’est surtout une envie de ne pas demander. L’intervieweur n’en a rien à battre de celui qu’il interroge, il n’a pas préparé son interview. Il pense surtout à la partie de tennis qu’il fera en sortant de l’émission. Deuxième hypothèse : l’intervieweur dit "J’ai envie de vous demander" parce qu’il est un petit peu gêné par sa question - trop polémique, un peu limite ou bien de l’ordre de l’intime. Bref : une question compliquée. Mais l’intervieweur étant quelqu’un de très courageux, il va quand même la poser, sa question. "J’ai envie de vous demander… après l’échec cuisant de votre film, après votre accident de voiture, le départ de votre femme, la crise, la misère et la paraplégie de votre rat… comment ça va la vie ?"… Et souvent l’invité répond "ça va", avec toute la douleur de la planète dans le regard et dans la voix. "J’ai envie de vous demander", dans ce cas-là, c’est donc, pour le questionneur, une façon de prévenir le questionné de la complexité de la question qui va suivre, une façon de s’excuser à l’avance, mais aussi une façon de se mettre lui-même en valeur… "Vous allez voir ce que vous allez voir, j’ai pas peur des questions qui fâchent"… Et puis il y a une troisième hypothèse, hypothèse plus psychologique, voire psychanalytique, c’est que l’intervieweur est disons très troublé… par la personne qu’il interroge. Finalement n’est-ce pas surtout d’elle qu’il a envie ? Quand on dit "j’ai envie", on est dans le désir… Dans le désir de l’autre. C’est physique. "J’ai envie de vous demander… ce que vous faites ce soir"... C’est peut-être ça, la vraie question qu’aimerait poser l’intervieweur… Qu’est-ce que vous faites ce soir ? Est-ce que vous êtes mariée ? Demain, je t’emmène à Venise… Trois hypothèses et moi, j’ai envie de vous demander : comment vous voyez le monde aujourd’hui ? Chronique (Gimmick) du 24/09/09 dans "Comme on nous parle"

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