Sommes-nous tous devenus hyper-narcissiques ? Pour répondre à ces questions, Ali Rebeihi a réuni dans "Grand Bien Vous Fasse" un psychanalyste, Gérard Bonnet, et un philosophe, Mathias Roux.

Les narcisse 2.0
Les narcisse 2.0 © Getty

Moi | Je

Pour Mathias Roux, le philosophe, le Moi, c'est la façon dont chacun a tendance à se prendre pour objet, comme une sorte d'identité singulière, qu'il aurait au fond de lui même et qu'il aurait à manifester dans toutes les expressions de sa vie, dans toutes ses actions pour être en accord avec lui-même et pour être heureux.

Pour Gérard Bonnet, le psychanalyste, le Moi, c'est l'amour de l'image, de la représentation de soi qui est indispensable pour se construire, alors que le Je, c'est le sujet, c'est à dire celui qui depuis l'origine, parce qu'il a été reconnu et aimé par l'autre peut se poser dans l'existence, pas forcément à partir de son image, mais à partir de son histoire, de tout ce qu'il a ressenti et là, l'image passe au second plan. Et il ajoute :

Le gros problème aujourd'hui, c'est que le Je est écrasé par le Moi

Gérard Bonnet le rappelle, le narcissisme est l'une des découvertes de Freud. Avant Freud, le narcissisme était une maladie. Les grands auteurs de l'époque en font même une perversion. Sigmund Freud est le premier à dire que nous sommes tous "plus ou moins narcissique". C'est à dire qu'il y a un moment dans notre construction où l'on est obligé de trouver une certaine cohérence, une certaine unité aux yeux des autres.

Aujourd'hui, on parle d'hyper-narcissisme, c'est ce que Freud appelait le narcissisme secondaire. Celui qui se met en place à partir du stade du miroir, vers deux ans. L'enfant s'approprie son image. Et s'il reste pris au piège du miroir, cela devient un narcissisme excessif.

Le narcissisme est aujourd'hui relayé par le "développement personnel" et les réseaux sociaux. 

Le développement personnel, estime Mathias Roux, participe de cette entreprise de dépolitisation générale qui conduit à ces formes de re-politisation assez violentes que l'on est en train de vivre en ce moment où les gens sont en permanence renvoyés à leur responsabilité individuelle et donc à leur culpabilité et complètement coupés de cette dimension collective des choses.

Les Narcisse 2.0

Une expérience ne vaut d'être vécue que s'il est possible de la mettre en scène, de la représenter et d'en informer ses "amis" par un post. Et l'on peut ainsi paraphraser Descartes :

Je clique donc j'existe.

Les réseaux sociaux sont une fabuleuse caisse de résonance aux tendances narcissiques que nous avons tous. "Le problème", poursuit Mathias Roux, "c'est que l'on se demande alors si nous vivons les choses pour les vivre ou pour ensuite en faire une image et un récit publiable sur nos murs Facebook, Instagram, etc.

On a l'impression que les gens perdent en liberté et en autonomie de choix puisqu'ils se soumettent par avance au regard de l'autre et à l'image qu'ils souhaitent donner d'eux même."

Et le philosophe va plus loin : "ça bloque l'accès à la culture en général. Parce que la culture, c'est justement ce qui me rend modeste. En m'ouvrant à des œuvres, je m'ouvre à d'autres esprits et donc je prends conscience que mes petites vicissitudes ont déjà été vécues depuis la nuit des temps, mais que d'autres en ont fait des œuvres d'art ou des œuvres de pensées."

Question de survie

Une analyse en partie partagée par Gérard Bonnet qui souligne la place qu'a pris le visuel dans nos vies aujourd'hui. "On ne se rend pas compte que nous sommes dans l'image du matin au soir. À partir du moment où il y a une inflation de l'image nous sommes comme absorbés. C'est la fascination de Narcisse.

On vit dans un monde tellement écrasant, où pour exister on doit jouer des coudes."ajoute-t-il. "Il y a cette pression de la masse dont il faut prendre conscience. Pour beaucoup de gens cet hyper-narcissisme est une façon de survivre."

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, ce phénomène de dérive narcissique ne touche pas que la génération Y, née à l’ère du numérique, mais est beaucoup plus vaste. Que celui ou celle qui n'a jamais posté un selfie me jette la première pierre.

Le selfie fige une image et prétend donner la vérité.

Or, explique Mathias Roux, "lorsque je me mets en recherche de vérité, je suis obligé de sortir de moi-même, c'est ce que l'on appelle la recherche d'objectivité. Cet effort-là nécessite un forme d'oubli de soi et de modestie".

Et il conclut en citant Montaigne : 

Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition.

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