À l'aune de la crise du coronavirus, certains doutent de la pertinence de leur métier. Jusqu'à songer à la reconversion professionnelle.

À l'aune de la crise du Covid-19 et du confinement, certains remettent en cause leur avenir professionnel.
À l'aune de la crise du Covid-19 et du confinement, certains remettent en cause leur avenir professionnel. © Getty / Jamie Grill

"J'ai vraiment peu envie de retourner au travail." Laura* est catégorique : après la crise, pour elle, ce sera reconversion professionnelle. Ces dernières années, elle travaillait au sein d’un grand magasin réputé, où elle collaborait avec des maisons de luxe. Son job ? Accompagner les équipes de ventes "dans le développement des performances et proposer un service client à la hauteur des standards." Mais malgré une mobilité interne récente où elle s'épanouissait davantage, la trentenaire pense désormais que "son bonheur est ailleurs."

"J’étais frustrée et je ne trouvais plus de 'sens' dans mon ancien poste", témoigne Laura. De son aveu, la période de confinement lui a donné l'occasion de réfléchir à "ce qui la passionne et la rend heureuse" : "Je dois avouer que ce confinement me fait du bien au final, je culpabilise presque." Verdict : elle envisage après la crise de soumettre une demande de formation pour reconversion, même si elle doit encore déterminer "celle qui sera la plus adaptée" à ses envies. 

Et Laura n'est pas la seule à constater cette perte de sens et ce désir de changement : "Plusieurs amies partagent mon sentiment. Qu’il s’agisse de changement de métier, zone géographique... nombreuses sont les personnes de mon entourage qui envisagent de prendre le virage."

"La crise actuelle m'a fait prendre beaucoup de distance"

Même sentiment du côté d'Aurélie*, responsable communication dans une boîte qui fait du ferroviaire, où elle s'occupe d'organiser des événements en tout genre et faire "un peu de com' interne" : "Ça fait quelques temps que je me questionne sur l'utilité de mon travail, mais la crise actuelle m'a fait prendre beaucoup de distance et me recentrer sur moi-même", confie-t-elle. 

Avec toujours, en toile de fond, cette même envie d'apporter quelque chose de plus : "J'ai beaucoup de mal à travailler en me disant que ce que je fais ne sert à rien, ou du moins, ne sert pas à la société. La crise a accentué et a rendu pressante cette envie de changer de fonction." La jeune femme est donc en pleine recherche de formations, reprises d'étude et envisage, quand tout sera fini, de faire un bilan de compétences, "pour y voir plus clair."

"Mon job existe du fait de l'opacité des institutions européennes, du manque de démocratie dans leur fonctionnement. Il ne fait clairement pas parti des jobs 'essentiels' qui créent de la vraie richesse économique ou apportent du confort émotionnel", Mathilde.

Mathilde, elle, a d'ores et déjà commencé à se former à d'autres compétences sur le net pendant le confinement, "pour étoffer son CV". À 25 ans, son travail dans un cabinet de conseil en affaires publiques - ou 'lobbying' - à Bruxelles lui pèse. 

Un métier qui, explique-t-elle, revêt bien moins d'importance qu'il n'y paraît : "La crise actuelle a exacerbé des problèmes qui existaient depuis un moment. Je me suis rendue compte encore davantage de l'absence d'impact direct sur les questions brûlantes du moment. Les 'stratégies' de lobbying que nous contribuons à mettre en place n'ont selon moi pas d'impact réel et nous multiplions les taches de 'monitoring' et les exercices de 'prédiction' pour peu de véritable impact." Des réflexions sur la vanité de son travail partagées par son copain, avec qui elle est confinée. Et même chute de motivation de façon générale chez ses collègues.

La crise sanitaire comme remise en question professionnelle

À l'aune de la crise du coronavirus, certains envisagent donc de lâcher ce que l'on nomme parfois de l'éloquent anglicisme "bullshit job" ("boulot qui ne sert à rien", pour la traduction la plus polie). Un concept théorisé par David Graeber, économiste et anthopologue américain. "Dans les économies post-industrialisées, on trouve beaucoup de gens qui perdent leurs repères quant à la finalité de leur travail. Il y a un certain nombre de boulots où ils ont de plus en plus de mal à percevoir la contribution de ce qu’il font", étaye Koorosh Massoudi, maître de conférence à l’université de Lausanne.

"Tout à coup on se rend compte qu’une grande partie de son boulot vise au profit d’une entreprise ou d’actionnaires, plutôt qu’un bénéfice aux autres, à la société", Koorosh Massoudi

Le chercheur voit en la crise du Covid-19 un réel choc : "Tout à coup, les gens se retrouvent ralentis, à la maison, en télétravail. Ils se rendent compte que tout un tas de choses qu’ils faisaient avant se révèlent inutiles, secondaires. En parallèle, il y a des métiers qui sont très vite identifiés en ce moment comme étant centraux : les soignants, les agriculteurs, les livreurs…" égrène-t-il. Renaud Gaucher, universitaire associé au centre de recherche en économie du bonheur de l'université de Rotterdam, abonde : "C’est effectivement difficile de considérer qu'un job a du sens face à des soignants qui sauvent des vies. C'est encore plus difficile quand on est chez soi dans un certain ennui ou une certaine monotonie."

"C'est normal qu'il y ait des remises en cause dans des situations de crise. Les crises favorisent les remises en cause. Quand les choses vont bien, on n'a pas d'incitation à se remettre en cause", Renaud Gaucher

Une reconversion utopique ?

Intervient alors le rêve d'une possible reconversion post-crise. Mais gare aux désillusions, prévient Renaud Gaucher, également auteur de l'ouvrage "Bonheur et performance en entreprise" : "Ce n'est pas parce que l'on veut se reconvertir qu'on y arrive." Koorosh Massoudi de l'université de Lausanne approuve : "Les reconversions professionnelles, j’y crois à moitié. On voit, c'est sûr, un certain nombre d’histoires de personnes qui étaient cadres dans la finance et qui sont devenus brasseurs de bière ou éleveurs de moutons. Mais il s’agit toujours de personnes qui avaient les moyens d’opérer cette reconversion, intellectuels ou économiques."

"Puisque je peux m’arrêter de travailler momentanément, ça veut dire que je n’apporte pas grand chose à la société", Koorosh Massoudi

Et est-ce que, plus largement, le monde du travail va être amené à repenser son fonctionnement après le coronavirus ? Rien n'est moins sûr pour Renaud Gaucher, qui souligne que le marché est dépendant de ce qui est consommé : "Une grande question est alors de savoir si la pandémie va changer durablement la consommation des ménages. Si oui, alors les entreprises et le marché du travail suivra."

Et Laura, qui rêve de reconversion, de conclure : "Quelle que soit la direction professionnelle que je prendrai, j’espère que le système français et nos rythmes de travail s’adapteront : ralentir pour tenir une vitesse plus 'saine', à échelle humaine."

* Les prénoms ont été modifiés 

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