Jeanne, employée d'un McDonald's de l'ouest parisien, dénonce l'acharnement insoutenable d'un collègue à son encontre. Et, selon elle, une directrice qui a fait la sourde oreille, voire protégé son harceleur.

"Il y avait du harcèlement sexuel, moral, plus des violences verbales et physiques", témoigne Jeanne.
"Il y avait du harcèlement sexuel, moral, plus des violences verbales et physiques", témoigne Jeanne. © Maxppp / Tim Goode

Nous vous parlions mardi sur France Inter de cette coalition internationale de syndicats qui a saisi l'OCDE (l'Organisation de coopération et de développement économique), estimant que McDonald's tolère un "harcèlement sexuel systématique." Une salariée du groupe, actuellement en arrêt maladie, accepte aujourd'hui de nous livrer son témoignage.

"Je lui ai demandé de poser ses yeux ailleurs"

Pour Jeanne*, salariée dans un McDonald's de l’ouest parisien depuis 10 ans, le début du harcèlement remonte à il y a un an et demi à peu près. Lorsqu'elle commence à bien s'entendre avec un collègue, dont elle est la supérieure. Mais surtout, à noter qu'il a tendance à être "trop taquin", "trop tactile" : "Il me faisait des remarques à connotation sexuelle. Je lui ai alors demandé d’arrêter, de me lâcher. Je lui ai demandé de poser ses yeux ailleurs."

Jeanne commence alors à prendre ses distances. Mais elle s'aperçoit que le comportement de son collègue commence à changer : "Il ne me lâchait pas pendant le service. C’était de la méchanceté, il était agressif. Même quand j’étais absente, on venait me voir en me disant qu’il avait passé tout l’après-midi à me dénigrer. À dire des phrases comme 'je vais la faire pleurer', lorsque je n’étais pas là." 

"Il me prenait le poignet pour me chuchoter un truc à l'oreille"

D'autres phrases à connotation physiques et sexuelles, aussi, comme "tu as pris des fesses", "elle est super bien foutue, j’adore ses fesses". Sans compter les gestes déplacés : "Il posait la main au niveau de ma taille, ou me prenait le poignet pour me chuchoter un truc à l’oreille."

Il la dénigre, la dévalorise. Jusqu’à un soir, et "une pique de plus". Jeanne lui répond, se défend. Lui répond alors en menaçant de la gifler. Les violences verbales. Qui aboutissent à la violence physique : "il avait dans sa main un sac rempli de sandwichs, il l’a jeté sur moi violemment."

Des "chamailleries" pour la directrice

La jeune femme se rend alors compte qu'il y a "eu trop de cumul", "que ça allait trop loin" : "Il y avait du harcèlement sexuel, moral, plus des violences verbales et physiques."

Jeanne décide donc d'en parler à la directrice du restaurant, en septembre 2019 : "Elle a bien vu que j’étais très mal. Elle m’a dit qu’elle allait lui parler et lui demander de me lâcher. Il ne m’a pas lâché." En parallèle Jeanne commence à consulter son médecin, qui voulait "absolument" l’arrêter car elle estimait qu'elle n'était pas en sécurité.

La salariée apprend alors que d’autre filles se sont plaintes de cet homme auparavant. "Il y avait trois filles avant moi, j’étais sa quatrième victime."  Toutes font le même constat : "ce garçon est protégé par la directrice, parce qu’il s’entend très bien avec elle. À nous toutes, la directrice a répondu la même chose : que c’était des 'chamailleries'."

Quand j’ai vu que j’étais la quatrième, je me suis dit qu’il y avait un problème quelque part"

Son harceleur, d'ailleurs, s’en vantait, note Jeanne : "Il disait tout le temps que son but était de faire pleurer les filles du McDo et que de toute façon il ne risquait rien, car la directrice ne ferait rien." La directrice a essayé de la rassurer, "mais ce n’était que du blabla." Jeanne commence alors, dit-elle, à être marginalisée par sa supérieure : "la directrice espérait peut-être que je craque, que je lâche l’affaire, que je parte du McDo."

Des procédures enclenchées

Jeanne se sentait seule, "très anxieuse", "isolée". En réponse à la situation de plus en plus intenable, elle enclenche donc des procédures : "j’ai fait intervenir des personnes extérieures, la médecine du travail et l’inspection du travail. J’ai engagé un avocat. J’ai été voir la CGT, le collectif McDroits de McDo...", égrène la jeune femme.

Le groupe McDonald's décide alors d'intervenir. "Ils ont entamé une enquête interne au McDo, mais avec comme médiateur une personne travaillant au siège de McDo", déplore Jeanne. "Et en mars, j’ai appris que mon harceleur se vantait d’avoir eu le choix entre une mutation ou une démission. La directrice lui avait laissé le choix."

"La dernière fille, il avait quand même tenté de la frapper, heureusement que deux collègues étaient intervenus"

D'après les échos qu'ont eu Jeanne et son avocat, son harceleur a démissionné. "Mais il faut savoir que malgré sa démission il est encore là-bas, vu qu’il travaille comme livreur pour Uber Eats (service de livraison de nourriture à domicile). Du coup, si j'y retourne, je peux être amenée à la revoir."

Par son témoignage, Jeanne souhaite sensibiliser les personnes victimes de harcèlement au travail : "C’est un cas qui peut être très répandu et arriver à n’importe qui. J’aimerais que les filles n’aient plus peur d’en parler. Ces victimes, j’aimerais qu’elles sachent qu’elles peuvent faire valoir leur droit." 

"Ma cliente a toujours un sentiment d’impuissance et le sentiment qu’elle n’a absolument pas été soutenue", souligne son avocat : "McDonalds est censé agir bien plus tôt. Les premières alertes sont en septembre 2019. Tant que c’est oral, c’est toujours compliqué. Mais le premier rapport d’incident extrêmement précis qu’elle rend c’est le 9 novembre 2019. On est le 20 mai 2020, il y a eu une enquête, mais il n’y a aucune transparence."

Une plainte pénale a été déposée, qui vise principalement l’auteur des faits. L'avocat de Jeanne estime en outre que "la principale arme contre l’employeur, aujourd’hui, c’est de saisir les prud’hommes." Jeanne, elle, est toujours en arrêt maladie.

Mc Donald's France, pointé du doigt pour son inertie dans ce type d'affaires par le collectif de salariées Mc Droits créé il y a quelques mois et des représentants syndicaux dans l'entreprise, affirme que la lutte contre ces agissements fait au contraire partie de ses priorités. Un module spécifique sur la question du sexisme figure "depuis de long mois" dans la formation des managers des restaurants, explique un porte-parole de la direction du groupe. 

"Il faut entendre la parole des victimes et les protéger. Il faut un espace pour que cette parole puisse s'exprimer ce qui n'est pas le cas aujourd'hui" insiste le collectif Mc Droits.

*Le prénom a été modifié

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