Pessimistes ou engagés, sereins ou agacés par les pressions sociales, cinq auditeurs (quatre femmes et un homme) nous racontent pourquoi ils jugent irresponsable pour eux d'avoir des enfants sur une planète en pleine crise majeure.

Faut-il encore faire des enfants dans un climat de crise écologique majeure ?
Faut-il encore faire des enfants dans un climat de crise écologique majeure ? © AFP / Sebastian Willnow/dpa-Zentralbild/ZB

C'est une décision qu'aucun.e d'entre eux n'a prise du jour au lendemain : elle a parfois mis du temps à s'imposer ; d'autres fois elle est apparue comme une évidence au fil des années, mais dans tous les cas il et elles comptent bien s'y tenir. "Depuis petite, j'étais angoissée à l'idée du changement climatique", raconte Julie, 29 ans aujourd'hui et économiste. "Un jour, vers 19 ou 20 ans, une amie m'a dit qu'elle ne voulait pas d'enfant justement pour cette raison-là. Ça me semblait complètement absurde, puis l'idée a mûri dans ma tête. Et en fait, avec la crise climatique actuelle, ça a fait du chemin. Ça n'a pas été l'unique argument, mais c'était l'argument principal."

Même cheminement chez Marine, 31 ans, éducatrice : "Moi, je fais ce qu'on appelle de l'éco-anxiété. Ça fait un moment que je vote écolo, que je me dis qu'il est temps que les choses changent. Et de voir qu'au niveau politique, ça ne bouge quasiment pas, qu'on est impactés directement et concrètement, ça fait que petit à petit je me dis que non, c'est pas possible de faire des enfants." Une décision dans laquelle l'ont confortée les graves événements climatiques qui ont frappé sa région, la Drôme. Grêle, sécheresse, canicule, tout ça la même année. "Et je me dis que c'est que le début, que ça ne va pas aller en s'améliorant."

"Crouler sous la chaleur, manquer d'eau potable..."

Dans un tel contexte, ne pas avoir d'enfant, c'est pour elles une manière de ne pas participer, même de manière limitée, à une aggravation de la situation, comme le résume Julie : "Chaque individu est un consommateur, et une grosse partie de la catastrophe climatique est due à la surconsommation. 

"Je pense qu'il faut rentrer dans une décroissance économique et démographique, or tout nouvel individu créé est un potentiel consommateur. Il va consommer, et à travers sa consommation épuiser les ressources naturelles."

Mais le deuxième argument, le plus fort, c'est la crainte de faire subir un monde insupportable à l'enfant lui-même. "C'est pas forcément l'idée que 'un humain de plus, ça va polluer'. C'est plutôt l'idée d'envoyer un enfant au casse-pipe", assène Juliette, 25 ans. "Pour l'instant on est protégés dans notre pays, mais j'ai voyagé pas mal, et il y a déjà beaucoup d'endroits où je n'aimerais pas que mon enfant naisse."

Et la France finira, selon elle, par en faire partie à un moment ou un autre. "Ça va même plus vite que ce que j'avais imaginé. C'est pour ça que je ne travaille plus dans l'environnement et que je me suis réorientée petit à petit vers le social, en me disant : on va sauver ce qui est là, déjà."

"J'ai pas envie de créer un enfant, et qu'il soit confronté à la catastrophe climatique déjà en cours, et qui va être d'autant plus forte dans les années à venir", explique Julie. "C'est ça qui m'angoisse : de me dire que le gosse va connaître ce que c'est de crouler sous la chaleur, de manquer d'eau potable, etc. Je veux épargner à un enfant de vivre ça."

"L'argument écologique est beaucoup plus entendable maintenant"

Pourtant, Julie, comme beaucoup d'autres, s'est battue... pour avoir le droit d'avoir des enfants. En couple avec une femme, elle s'est mobilisée pour la PMA pour toutes et la GPA pour les couples d'hommes. "Mais c'est une question d'égalité et de non-discrimination. Ça doit être un droit pour tout le monde, après libre à chacun de réfléchir pour savoir si c'est bon d'enfanter dans ces conditions-là. Avant, on n'avait même pas cette possibilité de se dire qu'on ne ferait pas d'enfant pour ces raisons : la question ne se posait pas. Maintenant, on peut avoir des enfants, et donc ouvrir un nouveau débat."

Romain, 31 ans, homosexuel, a lui aussi été très impliqué dans ces combats pour l'égalité, notamment d'accès à la parentalité. Pourtant, il a toujours su qu'il ne voulait pas d'enfants, en grande partie pour ne pas l'ajouter aux problèmes de la planète. "C'est assez marrant que ce soit récent d'en parler. Alors qu'à titre personnel, et chez beaucoup de gens autour de moi, ça a toujours paru comme une évidence qu'il y a un problème sur notre planète, dû à une surpopulation absolument partout. 

"Dès l'adolescence, ça m'a toujours paru comme une évidence que limiter les naissances permettrait d'avoir un meilleur contrôle des ressources."

Pas toujours facile à assumer, notamment avec le reste de la société : "Y'a une pression sociale qui veut qu'il faille à tout prix se marier et avoir des enfants pour être heureux dans la vie, qui crée des névroses pas possibles !"

Une pression sociale à laquelle font souvent face beaucoup de femmes. Même si pour Coline, 29 ans et éducatrice de jeunes enfants, les mentalités évoluent, surtout quand on parle d'environnement : "L'argument écologique est beaucoup plus audible maintenant qu'il y a quelques années. Il ne suffit pas de dire aux gens qu'on ne veut pas d'enfant, parce que tout de suite on a le discours 'oui, mais peut-être qu'un jour vous en aurez envie'. Par contre, quand on explique que c'est par conscience écologique, pour ne pas mettre un enfant au monde dans l'état dans lequel il est, c'est presque justifiable, les gens peuvent l'entendre."

"Lucidité ou pessimisme non justifié, je ne sais pas..."

Pour Romain ou Juliette, c'est clair : ils ne changeront pas d'avis au fil des années. Marine est moins catégorique mais, comme les autres, n'est pas vraiment optimiste. "Oui, c'est une forme de résignation... Après, est-ce que c'est de la lucidité ou un pessimisme non justifié, je ne sais pas. Si je voyais que l'avenir était un peu plus vert, plus favorable, que ça me redonnait de l'espoir, oui je pourrais changer et décider de faire des enfants."

Pessimiste, Julie l'est aussi : "Je suis prête à envisager une amélioration pour les années à venir, mais pour l'instant je ne vois pas comment ça pourrait arriver. La politique ne va pas du tout dans ce sens", ajoute-t-elle, citant notamment la politique "hyper capitaliste" de la France actuellement. Quant à Coline, paradoxalement, c'est la génération suivante qui lui donne de l'espoir : "Sur l'évolution de notre rapport à l'environnement, je suis plutôt optimiste. Je vois les gens de la génération en-dessous de la mienne qui ont vraiment cette conscience-là, ça touche un peu tout le monde." Mais elle n'est, pour l'instant, pas du tout convaincue que cela suffise.

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