Forcément vous l’avez remarqué : à la télévision, à la radio, dès qu’il y a des débats – politiques notamment, désormais tout le monde "rebondit". Quelqu’un est en train de parler, son voisin l’interrompt : "Je voudrais rebondir sur ce que vous avez dit..." Il prend donc la parole, quand un autre à son tour intervient : "Je voudrais rebondir sur ce que vous avez dit..." Mais voilà que l’animateur du débat, le journaliste, souhaite lui aussi "rebondir", y’a pas de raison. D’autant que c’est un peu son métier. C’est un métier, de rebondir, un métier qui s’apprend : dans les écoles de journalisme et puis dans celles de gymnastique, car sinon ce sont les gymnastes qui, éventuellement, "rebondissent" - avant tout ceux qui font du trampoline, c’est une discipline olympique... Or donc, si l’on écoute comme on nous parle, certains, dans les médias, se présentent ainsi comme des experts en trampoline. Curieux, tout de même... Sachant qu’au sens propre, mis à part les gymnastes, ce ne sont pas les personnes mais les ballons et les balles qui rebondissent, balles de tennis, ballons de basket... Ou alors les galets, lorsque l’on fait des ricochets. Mais pas les œufs. Un œuf ne rebondit pas. Si vous préparez une omelette et que vous en lâcher un par terre, il s’écrase, il se casse. D’où l’expression... On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Et l’on ne fait donc plus de débat sans "rebondir"... La logique médiatique est en cela semblable à celle du cinéma : pour intéresser le public, il faut de l’inattendu, de la surprise, des rebondissements. Rebondissement de la réflexion, en l’occurrence. Quand tel ou tel assure qu’il aimerait rebondir, il veut a priori faire progresser le débat : prendre précisément la balle au bond, dribler avec les mots, jongler avec les arguments, faire virevolter la pensée... Mais ce n’est pas toujours vrai : ceux qui annoncent qu’ils vont rebondir ne sont pas tous des gymnastes de la parole et très souvent ce qu’ils disent tombe totalement à plat ; ils se mettent même parfois à parler de tout autre chose... Du coup, faites attention à ce gimmick, "je voudrais rebondir" : il est trompeur et pourrait n’être, au final, qu’une façon détournée de couper la parole... En fait, pour que vraiment ça rebondisse, sans doute faudrait-il mettre un trampoline, un vrai, dans les studios d’enregistrement. Jean-François Kahn, Roselyne Bachelot, Roland Cayrol : vous souhaitez rebondir ? Mais allez-y, faites-vous plaisir ! Et l’on verrait alors lequel des débatteurs sait sauter le plus haut... C’est à cela que je pensais hier soir en me préparant une omelette. Histoire de vérifier l’expression, j’ai fait tomber un œuf et là, surprise, il a rebondit sur mon estomac ! On peut donc faire des ricochets avec des œufs. Chronique (Gimmick) du 12/11/09 dans "Comme on nous parle"

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.