L’actrice évoque des comportements inappropriés du réalisateur entre 2001 et 2004. Adèle Haenel avait alors entre 12 ans et 15 ans. Mediapart a enquêté pendant sept mois. Christophe Ruggia a été exclu de la Société des réalisateurs de films.

Adèle Haenel dénonce des faits qui se seraient déroulés entre 2001 et 2004
Adèle Haenel dénonce des faits qui se seraient déroulés entre 2001 et 2004 © AFP / Yohan BONNET

Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d'"attouchements" et de "harcèlement sexuel". La comédienne dénonce "l'emprise" exercée sur elle par le cinéaste pendant le tournage des Diables (2002) alors qu'elle était adolescente, mais aussi des attouchements sexuels commis dans l'appartement du réalisateur et lors de festivals internationaux. L'intéressé conteste sa version des faits.

Ce lundi soir, la Société des réalisateurs de films (SRF) a décidé de soutenir l'actrice et de radier Christophe Ruggia, jusqu'alors membre du Conseil d'Administration. "Je trouve que le communiqué est beau. Ils prennent individuellement acte des façons dont ils ont évité de comprendre", commente Adèle Haenel sur le plateau de MediapartLive.

Invitée sur Mediapart 

Pendant l'émission MediapartLive lundi soir, Adèle Haenel a insisté sur la nécessité de parler publiquement, "j'ai envie de parler pour les autres, c'est pour ces filles, ces enfants, ces garçons que je prends la parole, je serai là. J'assume. "

Adèle Haenel, très émue, espère "libérer d'autres paroles." Elle admet que le cheminement a été très long et évoque à nouveau son refus d'avoir recours à la justice, "un viol sur dix aboutit à une condamnation en justice, c'est quoi ça ?" s'énerve la comédienne. 

"Il était excité, je le repoussais mais ça ne suffisait pas"

En avril 2019, la comédienne qui a reçu deux Césars dans sa carrière, révèle à Mediapart "un abus malheureusement banal". La diffusion un mois plus tôt d'un documentaire sur de nouvelles accusations de pédophilie pesant sur Mickael Jackson lui a fait un choc. "Ça m’a fait changer de perspective sur ce que j’avais vécu, explique l’actrice au journal en ligne, parce que je m’étais toujours forcée à penser que ça avait été une histoire d’amour sans réciprocité." 

En décembre 2000, Adèle Haenel accompagne son frère à un casting, celui d’un film réalisé par Christophe Ruggia, âgé de 35 ans à l’époque, Les Diables. Finalement, c’est elle qui décroche le rôle. Selon nos confrères de Mediapart, les "attouchements" auraient commencé après le tournage, le 14 septembre 2011. Le réalisateur l’invitait régulièrement le week-end dans son appartement à Paris et "procédait toujours de la même façon"

Adèle Haenel se souvient précisément de ces scènes dans le salon : "Je m’asseyais toujours sur le canapé et lui en face dans le fauteuil, puis il venait sur le canapé, me collait, m’embrassait dans le cou, sentait mes cheveux, me caressait la cuisse en descendant vers mon sexe, commençait à passer sa main sous mon T-shirt vers la poitrine. Il était excité, je le repoussais mais ça ne suffisait pas, il fallait toujours que je change de place."

Elle raconte la peur et la honte qui résultaient de ces "caresses" qui étaient "quelque chose de permanent". "Je ne bougeais pas, il m’en voulait de ne pas consentir, cela déclenchait des crises de sa part à chaque fois, raconte-t-elle. A chaque fois, je savais que ça allait arriver. Je n’avais pas envie de mourir. Mais il fallait que j’y aille, je me sentais redevable". Pendant ces entrevues, Adèle Haenel estime qu’il "cherchait à avoir des relations sexuelles avec [elle]".

D'après l'actrice, le réalisateur aurait eu ces mêmes gestes lors de plusieurs festivals en 2002 : Yokohoma (Japon), Marrakech (Maroc), Bangkok (Thaïlande). 

La construction d’une emprise 

Christophe Ruggia, défenseur de la cause des réfugiés et des intermittents était le co-président de la Société des réalisateurs de films (SRF) jusqu’en juin dernier. Il est actuellement membre du Conseil d’administration jusqu’en 2020. "Pour moi, c’était une sorte de star […]. Je passe du statut d’enfant banal à celui de promesse d’être 'la future Marylin Monroe, selon lui'", explique Adèle Haenel. D’après ses proches interrogés par Mediapart, l’emprise du réalisateur s’est instaurée pendant la préparation du tournage du film Les Diables, traitant de "l’autisme, l’éveil à la sensualité, la nudité, la découverte de leur corps", rapportait Christophe Ruggia en septembre 2002 à TéléObs. 

Pendant six mois, la jeune comédienne se prête à des exercices particuliers avec le cinéaste afin de pouvoir jouer un rôle difficile, "nous avons développé des connivences extraordinaires", précisait Christophe Ruggia à l’époque. 

Une version des faits "inexacte, romancée, parfois calomnieuse"

Le cinéaste a fait savoir par le biais de  ses avocats qu’il "réfut[ait] catégoriquement avoir exercé un harcèlement quelconque ou toute espèce d’attouchement sur cette jeune fille alors mineure". Christophe Ruggia n’a pas souhaité répondre aux questions de nos confrères de Mediapart, "la version, systématiquement tendancieuse, inexacte, romancée, parfois calomnieuse que vous m’avez adressée ne me met pas en mesure de vous apporter des réponses."

Documents et témoignages à l’appui 

Mediapart a consulté deux lettres signées par le réalisateur à l’attention de la jeune actrice. Ces courriers datant de juillet 2006 et juillet 2007 évoquent un "amour pour (elle)" qui "a parfois été trop lourd à porter" mais "d’une sincérité absolue". Il écrit devoir "continuer à vivre avec cette blessure et ce manque." En 2005, Adèle Haenel rompt les liens avec Christophe Ruggia après un traditionnel rendez-vous dans son appartement parisien.

Selon Mediapart, au printemps 2011, le réalisateur se confie à son ex-compagne, Mona Achache, elle-même réalisatrice. "Il m’avait confié avoir eu des sentiments amoureux pour Adèle". Il lui aurait finalement raconté avoir regardé un film avec Adèle, alors qu'"elle était allongée, la tête sur ses genoux à lui". Selon le récit de son ex-compagne, "il avait remonté sa main du ventre d’Adèle à sa poitrine, sous le tee-shirt. Il m’a dit avoir vu un regard de peur chez elle, […], et avoir pris peur lui aussi et retiré sa main." La réalisatrice explique l’avoir ensuite quitté et avoir "gardé le silence" puisqu’il lui "semblait injuste de parler à la place d’Adèle Haenel".

Au total, une trentaine de personnes ont été interrogées : la famille de l’actrice, des membres de l’équipe du film Les Diables mais encore des proches du réalisateur. Mediapart a notamment consulté les journaux intimes de la comédienne où elle relate ces années aux côtés de Christophe Ruggia, "un bordel monstrueux dans [sa] tête"

"Si ma carrière au cinéma doit s’arrêter après cela, tant pis"

Cette prise de parole, Adèle Haenel la considère comme un nouvel "engagement politique". En 2014, elle fait son coming-out lors de la cérémonie des Césars. Elle déclare à Mediapart : "Ce n’est pas parce qu’on est victime qu’on doit porter la honte, qu’on doit accepter l’impunité des bourreaux. On doit leur montrer l’image d’eux qu’ils ne veulent pas voir."

Lors de son interview, elle s’adresse directement aux victimes de violences sexuelles. 

Je veux leur dire qu’elles ont raison de se sentir mal, de penser que ce n’est pas normal de subir cela, mais qu’elles ne sont pas toutes seules, et qu’on peut survivre.

La fondatrice d’Osez le féminisme et membre du mouvement Nous Toutes, Caroline De Haas, salue le "courage des femme comme Adèle Haenel qui témoignent [...]. Elles donnent de la force à des milliers d'entre nous." Sand Van Roy, actrice qui a porté plainte pour viol contre Luc Besson, la félicite également, "Bravo Adèle Haenel [...] grâce à toi on est moins seules."

En 2013, dans une vidéo publiée par Univers Ciné, une plateforme consacrée au cinéma indépendant, Adèle Haenel revient sur son expérience d'actrice dans Les Diables

Au moment de l'interview, elle est âgée de 24 ans. Elle n'évoque pas explicitement Christophe Ruggia mais décrit un rapport de domination, "ça doit être fascinant pour quelqu'un de pouvoir façonner un acteur. Quand il est petit c'est plus facile. C'est pas de la méchanceté. Mais ils ne se rendent pas compte qu'ils dépassent les bornes [...]. Ça ne part pas d'une mauvaise intention, c'est juste une ivresse de pouvoir faire des trucs."

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