par Tamim Elyan et Shaimaa Fayed

LE CAIRE (Reuters) - L'Egypte n'avait pas connu de telles scènes de violences depuis le renversement d'Hosni Moubarak, le 11 février, au terme de la "révolution du Nil".

Ces tensions interviennent une semaine avant le début des élections législatives le 28 novembre, premier scrutin de l'après-Moubarak.

Les quelque 4.000 manifestants installés place Tahrir, au Caire, ont fait échec dans la matinée à une nouvelle tentative de dispersion des forces de l'ordre, rapportent des témoins.

Les policiers se sont servis de gaz lacrymogène et s'en sont pris à un hôpital de fortune, ont-ils précisé, ajoutant que les contestataires avaient riposté en leur lançant des morceaux de béton arrachés à la chaussée.

Les blessés se comptent par centaines. Des dizaines de personnes ont été arrêtées.

Les autorités affirment que la police n'a pas ouvert le feu sur les manifestants mais ces derniers ont brandi des cartouches, des douilles et des grenades vides de gaz lacrymogènes.

"Le peuple veut la chute du régime", ont scandé des milliers de manifestants avant et après la charge de la police, appuyée par des militaires qui étaient jusqu'à présent restés en retrait.

D'autres slogans visaient directement le maréchal Hussein Tantaoui, qui fut pendant vingt ans le ministre de la Défense de Moubarak et dirige le Conseil suprême des forces armées (CSFA), à la tête de l'Egypte depuis le renversement du "raïs".

les précisions sur place de Claude Guibal

CLIMAT D'INSÉCURITÉ

Les généraux de l'armée égyptienne étaient fêtés en héros après le 11 février pour n'avoir pas réprimé les manifestations mais ce week-end a mis en lumière l'exaspération de la population face au statu-quo observé depuis neuf mois.

Lundi, l'armée a assuré qu'elle ne prenait pas parti entre les manifestants et la police et qu'elle n'avait pas tenté d'évacuer les manifestants de la place Tahrir.

Le ministère de l'Intérieur a demandé la protection de l'armée et une protection similaire peut être offerte aux manifestants, a dit le général Saïd Abbas, adjoint au chef du Commandement central.

"Si les manifestants veulent être protégés des voyous sur la place, nous enverrons des hommes pour écarter le danger de la place", a dit le militaire. Les "voyous" désignent ici ceux au service, selon les manifestants, des opposants au soulèvement contre Hosni Moubarak.

"J'ai vu la police frapper des femmes qui avaient l'âge de ma mère. Je veux la fin de ce régime militaire", a dit Mohamed Gamal, 21 ans.

Une partie des Egyptiens est opposée à ces manifestations, souhaitant le retour à la stabilité compte tenu de l'état de délabrement de l'économie.

D'autres, dont les islamistes favoris des futures élections, soupçonnent l'armée d'entretenir de climat d'insécurité pour rester en place.

L'armée assure que ces violences n'empêcheront pas l'organisation de la première phase des élections législatives, à partir de lundi prochain.

Les généraux comptent conserver l'essentiel du pouvoir jusqu'à la désignation au scrutin direct du prochain président, qui pourrait ne pas intervenir avant la fin de l'année prochaine ou début 2013.

"PRATIQUES DE L'ANCIEN RÉGIME"

Les forces de l'ordre étaient déjà intervenues dimanche soir pour tenter d'évacuer la place Tahrir à coups de matraques et de grenades lacrymogènes, mais des manifestants se sont regroupés et ont passé une troisième nuit sur ce site-symbole de la révolution de l'hiver dernier.

"On a clairement atteint un point de non-retour, on ne pourra pas faire comme si cette violence n'avait jamais existé", a dit Essam Gouda, un manifestant.

Deux cortèges devaient converger lundi après-midi vers la place Tahrir, a-t-il dit. "Nous voulons contrôler les points d'entrée de place pour que la sécurité n'empêche pas les manifestants d'y pénétrer."

Les forces de l'ordre ont effacé d'internet des vidéos, dont l'authenticité n'a pu être vérifiée, montrant des policiers frappant les manifestants, les traînant par les cheveux et, dans un cas, jetant sur un tas d'ordures ce qui semble être un cadavre.

Le Mouvement du 6-Avril, qui fut en pointe dans la contestation contre le régime de Moubarak, a prévenu qu'il resterait place Tahrir tant que ses exigences n'auraient pas été acceptées.

Il réclame notamment la tenue de l'élection présidentielle d'ici avril prochain et la constitution d'un gouvernement de salut national en lieu et place du CSFA.

Les Frères musulmans, dont le parti est favori des élections, ont condamné l'intervention des forces de sécurité au Caire même si eux-mêmes s'étaient auparavant retiré de la place Tahrir : "Cela rappelle les pratiques du ministère de l'Intérieur de l'ancien régime", disent-ils dans un communiqué.

Mohamed ElBaradeï et Abdallah al Achaal, candidats potentiels à la présidentielle, ont dénoncé les violences contre les manifestants et réclamé la formation d'un gouvernement de salut national, selon l'agence de presse officielle Mena.

La haute représentante de l'Union européenne pour la politique étrangère, Catherine Ashton, a invité les autorités à mettre fin aux violences contre les manifestants et à garantir le bon déroulement de la transition vers la démocratie.

Avec Mawa Awad; Jean-Philippe Lefief et Clément Guillou pour le service français

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