EXCLUSIF - Selon une enquête réalisée par le syndicat étudiant Unef, les étudiants victimes de discrimination ont énormément de mal à être entendus, ou ne savent tout simplement pas vers qui se tourner lorsqu'ils sont victimes d'une discrimination.

La présidente de l'Unef, Mélanie Luce, (au centre), demande à la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal (à gauche) de prendre des mesures contraignantes au sein des universités pour lutter contre le racisme.
La présidente de l'Unef, Mélanie Luce, (au centre), demande à la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal (à gauche) de prendre des mesures contraignantes au sein des universités pour lutter contre le racisme. © AFP / JACQUES DEMARTHON

Dans une étude sur les discriminations dans les universités françaises, réalisée par le syndicat Unef et révélée jeudi par France Inter, 57 % des étudiants interrogés expliquent qu'ils ne savent pas comment signaler un comportement raciste dans leur établissement d’enseignement supérieur, lorsqu'ils y sont confrontés. Manque d'information ou de cellules d'écoute : les jeunes femmes et hommes se disent bien souvent qu'un signalement ne sert à rien. 

Par ailleurs, près d'un étudiant sur cinq estime avoir connu une différence de traitement (avoir été moins bien noté par exemple), du fait de ses origines supposées. 

Un groupe Facebook rempli d'insultes racistes

Si, comme le note l'Unef, "notre génération est celle qui se lève contre les discriminations" celles-ci sont néanmoins partout à la fac. "Mars 2019, Université Rennes 2, un étudiant subit une agression raciste d’un enseignant devant tout un amphithéâtre qui va jusqu’à imiter son accent et le menacer physiquement. Avril 2019, des étudiant·e·s racisé·e·s découvrent un groupe Facebook sur lequel leurs camarades blanc·he·s rivalisent d’insultes et de commentaires racistes. Septembre 2019, un enseignant refuse de faire son cours de boxe en présence d’une étudiante voilée à l’Université de Lille", énumère le rapport de l'Unef.

Le travail du syndicat étudiant, qui porte aussi sur les discriminations LGBT ou le sexisme, lui fait dire "qu'il y a urgence à mettre en place une politique ambitieuse de lutte contre les discriminations dans nos établissements" d'enseignement supérieur. Ces discriminations, explique l'Unef, "empêchent d’étudier sereinement, rompent l’égalité face à la réussite, freinent notre émancipation, affectent notre santé mentale et vont parfois jusqu’à nous ôter la vie ; elles ne nous garantissent pas les mêmes conditions de vie et le même avenir"

L'organisation réclame d'ailleurs une réforme législative donnant un caractère contraignant aux différents dispositifs de lutte contre les discriminations, un plan national de lutte contre les discriminations dans l’enseignement supérieur et un investissement financier conséquent permettant aux universités de mener à bien leurs actions de lutte contre les discriminations.

Seulement 17 % des universités ont créé un poste de référent sur le racisme

Dans son étude, l'Unef a classé les universités "en fonction des dispositifs dans la lutte contre les discriminations". Ce classement propose de jauger l'importance du "dispositif mis à disposition des étudiant·e·s" pour "lutter contre les discriminations" (présence ou non d'une cellule de veille et d'écoute, présence ou non d'un chargé de mission à l'égalité femmes-hommes etc.). 

Cela "ne veut pas dire que les étudiant·e·s ne subissent pas de discriminations", cela veut dire que "leur établissement met en place des choses pour y faire face", précise le syndicat étudiant. C'est ce que l'Unef appelle le "Top des universités qui agissent le plus contre les discriminations" :

  1. Université Rennes II
  2. Université Bordeaux Montaigne
  3. Université Rennes I
  4. Université d’Angers
  5. Aix-Marseille Université
  6. Université Côte d’Azur
  7. Université d’Avignon
  8. Université Bretagne Occidentale
  9. Université de Bretagne Sud (Lorient-Vannes)
  10. Université Montpellier III Paul Valéry

Concernant la lutte contre le racisme précisément, les universités les plus en avance sont les facs d'Avignon, d'Angers, de Versailles-Saint Quentin, Bordeaux-Montaigne et Montpellier.  

Aujourd'hui, près d'une université sur deux ne disposent pas d’une Cellule de veille et d'écoute. "Il faut une action spécifique pour lutter contre le racisme", juge Mélanie Luce, présidente de l'Unef. "Si on ne commence pas à l’université, si on ne s’attaque pas à la formation de ceux qui vont construire la société de demain, on va continuer à reproduire des discriminations." 

"Les universités ne communiquant sur aucun dispositif de lutte contre les discriminations" sont : Université de la Guyane, université Technologique de Compiègne, université Polytechnique Haut de France (Valenciennes).

"Quand il y a un fait de racisme avéré, l’université réagit souvent sans savoir vraiment ce qu'elle peut faire"

Des défaillances que certains dispositifs étaient censés corriger. D'après l'Unef, seulement 17,7 % des universités expliquent avoir créé un dispositif institutionnel qui traite expressément du racisme, alors même que ce dispositif a été largement encouragé par le ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche. 

Anne Roger, co-secrétaire générale du Snesup, syndicat majoritaire chez les enseignants du supérieur, estime que dans certaines universités, le racisme n'est tout simplement pas pris au sérieux. "Depuis 2016, il doit y avoir un référent racisme et antisémitisme sur la base du volontariat", rappelle-t-elle. Mais "trop souvent, il n'y a pas de volontaire et donc pas de référent…" Elle évoque aussi un manque de visibilité du combat antiraciste au sein des universités. Parfois, ces cellules de lutte contre les discriminations sont victime de l'accumulation de thèmes qui rendent ces luttes invisibles. 

Chaque université mène ces combats à sa façon, selon le bon vouloir politique et parfois idéologique des ses élus, pas toujours sensibilisés à ces questions. Quand un fait de racisme avéré arrive, l’université réagit souvent sans savoir vraiment ce qu'elle peut faire. "On réunit une commission mais on ne sait pas la démarche à suivre. Il faut faire en sorte que les victimes trouve un lieu, une personne ressource pour gérer la situation, ce qui aujourd’hui n’est pas le cas", explique Anne Roger.

Des faits qui ne sont pas sanctionnés 

Certains cas de racisme ont pourtant éclaté et été médiatisés, comme à la fac de Rennes-2. Mais dans cette affaire, aucune sanction n'a été prononcée : le professeur incriminé, qui avait imité l'accent d'un étudiant ivoirien en plein cours, est toujours en activité. Par ailleurs, pour un cas médiatisé, combien d’autres n’émergent jamais ?

L'université de Lorraine a aussi connu l'an dernier un épisode douloureux d'actes racistes de la part d'étudiantes. Le président a fait l'expérience du manque d'outils et de recours face à cette situation. "Ce qui manque encore, c’est la question des sanctions : que soit dit que, s'il y a des propos racistes à l'université, tenus par un membre du personnel ou par un étudiant, on a la possibilité de l'exclure en étant sécurisé juridiquement", estime Pierre Mutzenhardt. 

Autre exemple, lors d'un débat enflammé sur la réforme des retraites au mois de mars. Lyes, étudiant en géographie et militant de l'Unef, raconte à France Inter avoir été traité de "sale arabe" : "Je n'ai aucune leçon à recevoir d'un sale arabe comme toi", lui a lancé un autre étudiant. Le jeune homme a saisi le doyen de sa fac de géographie et le service juridique de son université, mais n'a reçu aucune réponse : "C'est difficile de constater l'impunité de mon agresseur. Il savait qu'il ne risquait rien en me disant cela."

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