L'ONG a recensé, pour mieux les dénoncer, les restrictions étatiques qui visent la presse, des militants, et des citoyens engagés à travers le monde, sous couvert de lutte contre les "fake news" dans le cadre de l'épidémie de Covid-19. Le rapport cible essentiellement des pays connus pour leurs politiques répressives.

Le logo d'Amnesty International sur une pancarte lors d'une manifestation à Berlin en Allemagne le 24 avril 2021
Le logo d'Amnesty International sur une pancarte lors d'une manifestation à Berlin en Allemagne le 24 avril 2021 © AFP / ODD ANDERSEN

Dans son nouveau rapport publié mardi 19 octobre Amnesty International décrypte comment de nombreux États aux tendances autoritaires ont profité de la crise du Covid-19 pour faire taire médias indépendants et voix citoyennes critiques des politiques de santé de leur gouvernement. "Dans le contexte de la pandémie, le droit à la liberté d’expression a été attaqué partout dans le monde", affirme l'organisation de défense des droits humains qui dénonce un effet pervers de cette censure sur la propagation du virus. Elle s'intéresse essentiellement à des gouvernements déjà connus pour leur répression des dissidents et de la presse (Chine, Russie, Cuba, Thaïlande, etc.) et ne s'attarde qu'à la marge sur les conséquences de la crise sur la liberté d'expression dans les pays occidentaux comme la France. 

"La liberté d’expression est cruciale en période de crise de santé publique [...] la libre circulation, en temps utile, d’informations fiables et fondées sur des éléments factuels accroît la sensibilisation aux risques sanitaires, et à leur prévention", insiste le document intitulé "Parole muselée et mésinformation, la liberté d’expression menacée pendant la pandémie de Covid-19". 

Amnesty International relève ainsi des traits communs dans les justifications de gouvernements aux politiques autoritaires. Il s'agit toujours de "bâillonner" journalistes et militants pour lutter contre de "fausses nouvelles" et "éviter la panique" en pleine pandémie. Des motifs dévoyés par ces États qui "ont eu recours à des lois et à d’autres mesures pour restreindre les droits humains au-delà de ce qui est autorisé par le droit international".

Une première vague de censure au début de l'épidémie

L'ONG distingue deux phases différentes dans ces atteintes à la liberté d'expression. La première commence dès les débuts de la crise du Covid-19 avec l'utilisation, par certains gouvernements, de lois restrictives et d'outils de surveillance préexistants. Il s'agit alors essentiellement de garder le contrôle de l'information, de mentir aux citoyens sur la dangerosité du virus et sa diffusion dans la population, pour donner l'impression que tout est sous contrôle et éviter une remise en cause du pouvoir

Amnesty International cite le cas de la Chine "qui a l'habitude de contrôler la liberté d'expression et l'accès à l'information." L'ONG rappelle que "dès décembre 2019, des agents de santé, des journalistes et de simples citoyens ont tenté de tirer la sonnette d'alarme", mais ont été rapidement réprimés. "Au 21 février 2020, il y avait déjà plus de 5 511 enquêtes pénales ouvertes contre des personnes ayant publié des informations relatives à l’épidémie pour 'fabrication et diffusion délibérée d'informations fausses et préjudiciables", relève Amnesty concernant la Chine.

L'ONG s'inquiète en particulier du sort de la journaliste citoyenne Zhang Zhan à l'origine de reportage à Wuhan en février 2020, ayant subie une disparition forcée avant que la justice chinoise la condamne à quatre ans de prison pour "avoir cherché à provoquer des conflits et troublé l’ordre public"

De nombreux pays sont cités par Amnesty International pour avoir suivi le même chemin répressif que la Chine dès le début de la pandémie, parmi lesquels : Cuba, l'Ouzbékistan, l'Indonésie, la Thaïlande, les Émirats arabes unis, l'Arabie Saoudite, Bahreïn, le Koweït, mais également des nations africaines comme le Niger, l'Ouganda et la Tanzanie. 

De nouveaux textes répressifs au nom de la lutte contre le Covid-19

Pour l'organisation de défense des droits de l'Homme, certains gouvernements ont également utilisé la crise sanitaire mondiale pour justifier l'adoption de nouvelles lois encadrant sévèrement la liberté de la presse et la pluralité politique. L'ONG y voit "un rappel brutal de la façon dont les crises sont un terrain fertile pour une nouvelle législation répressive, notamment pour supprimer la libre circulation de l'information". Amnesty considère que "cela représente un énorme recul pour les droits de l'Homme, tant dans les pays où ces mesures sont basées sur des états d'urgence limités dans le temps, que dans les pays qui ont introduit de nouvelles lois pérennes". 

C'est le cas par exemple de la Russie, pointée du doigt par Amnesty International. Depuis le début de la pandémie, l'État russe a modifié plusieurs dispositions de sa législation concernant la diffusion de fausses nouvelles "presque sans discussion publique" selon l'ONG, et a également étendu les sanctions pénales en cas de non-respect des règles sanitaires. "Bien que ces modifications soient officiellement décrites comme faisant partie de la réponse des autorités à la pandémie de covid-19, les nouvelles lois s'appliqueront à toute situation 'd'urgence' et resteront en vigueur au-delà de la pandémie", explique Amnesty International. Déjà, ces lois sont utilisées contre des militants critiques du régime de Vladimir Poutine note encore le rapport.

Une critique de la gestion de l'information par les géants du numérique

Amnesty International réserve une partie de ses critiques aux acteurs privés que sont les grandes entreprises du numérique. Pour l'ONG, "les entreprises gérant les réseaux sociaux [...] doivent s’acquitter de leurs obligations en matière de droits humains [...] en prenant des mesures concrètes pour réagir à la propagation d’informations fausses ou trompeuses." 

Le rapport d'Amnesty incite "les sociétés gérant les réseaux sociaux et les autres entreprises du secteur des médias qui participent à la modération des contenus en ligne doivent faire preuve d’une plus grande transparence à propos de leurs pratiques et politiques de modération des contenus, ainsi qu’à propos des algorithmes sur lesquels s’appuient leurs plateformes"