Le plus souvent, c'est à l'occasion des obsèques d'une célébrité qu'on entend l'expression. Par exemple au moment de l'enterrement de Jean Ferrat : on nous a dit qu'il y avait, sur la place du village d'Entraigues, « des personnalités, mais surtout beaucoup d'anonymes ».

Ils sont toujours en groupe, dans les médias, les anonymes. Ce qui donne « la foule des anonymes », on entend ça régulièrement. Ce n'est jamais très intéressant, la « foule ». C'est même plutôt dérangeant. La « foule » dans les magasins au moment de Noël ou des soldes, la « foule » entassée derrière les barrières protégeant le tapis rouge du festival de Cannes. Les « anonymes », on les entasse sans problème derrière des barrières. Comme les troupeaux de moutons. Ce qu'on ne fait jamais, en revanche, avec les vedettes. On dit rarement, d’ailleurs, « une foule de vedettes ». Lorsque les vedettes sont nombreuses, on dit « un parterre de vedettes », comme on dit « un parterre de myosotis » ou bien « un parterre de crocus ». Les personnes connues sont forcément de jolies plantes. Et c'est parfois uniquement pour cette raison qu'elles sont connues. Claudia Schiffer, Kate Moss et Naomi Campbell : c'est uniquement parce que ce sont de jolies plantes qu'on connait ces filles-là. Du reste, aucune des trois ne s’est rendue à l'enterrement de Jean Ferrat. On ne le leur reproche pas. Là, les vedettes s'appelaient Marie-Georges Buffet, Isabelle Aubret ou encore Georges Moustaki, tous venus partager l'émotion des « anonymes », qui étaient plus de 5.000 à rendre hommage au chanteur. Curieux mot que cet « anonyme ». Quand ma grand-mère est allée aux obsèques de son volailler, elle ne m'a pas dit qu'il y avait le poissonnier, le boulanger « et puis des anonymes »... Elle m'a dit : « il y avait le poissonnier, la boulangère et des gens que je ne connaissais pas ». Dans le langage médiatique, les « anonymes » sont donc simplement les gens que les journalistes ne connaissent pas. Alors bien sûr, on peut comprendre qu'ils ne donnent pas l'identité de chacune des personnes présentes dans une assistance... « Georges Moustaki, Marie-Georges Buffet, Isabelle Aubret, mais également Gérard Leroy, Martine Dupont, Antoine Durand (avec un 'd'), la petite Anne-Sophie Rateau, dont c'est bientôt l'anniversaire »... Ce genre de liste est impossible. Gérard, Martine, Antoine et Anne-Sophie sont peut-être très connus dans leur famille, dans leur métier, mais pour les journalistes, ils ne sont que des « anonymes ». C'est-à-dire qu'ils n'ont pas de nom. C'est la définition du mot, synonyme d'ordinaire, de quelconque voire d'insignifiant... Comme si la société médiatique ne reconnaissait d'existence qu'à ceux qui sont capable d'attirer les projecteurs et les flashs. Preuve en est le succès des émissions de téléréalité, qui permettent précisément aux personnes en mal de reconnaissance de sortir de l'anonymat ! Il faut dire que dans le langage courant, le statut d'anonyme n'a pas très bonne réputation... Lorsque quelqu'un ne se présente pas au téléphone, on dit un « coup de fil anonyme » et l'on dit une « lettre anonyme » pour les courriers sans signature. Souvent des lettres de menace ou bien de délation. Dans ce cas-là, l'anonyme est appelé « corbeau ». Nouvelle référence animale. Parler d'une « foule d'anonymes » évoque donc à la fois le troupeau de moutons et la nuée de corbeaux, des oiseaux de mauvais augure. Il y a pourtant d’autres mots, beaucoup plus jolis qu'anonyme… Par exemple le mot « citoyen ». C’est pas mal comme mot, « citoyen ». Lors des obsèques de Jean Ferrat, il aurait sans doute été juste de dire qu'il y avait quelques vedettes et « un parterre de citoyens ».

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.