Il y a 50 ans, Georges Pompidou arrivait au pouvoir… Il y a en ce moment comme un léger parfum de nostalgie dans le rapport qui peut être établi entre cette société d'antan et la France actuelle… La France était-elle vraiment autrefois plus heureuse et épanouie qu'aujourd'hui ?

L'ancien chef de l'Etat français Georges Pompidou
L'ancien chef de l'Etat français Georges Pompidou © Getty / Henri Bureau / Contributeur

Le 20 juin 1969, Georges Pompidou débutait son mandat de président de la République. Considéré comme le président des "années heureuses" de la France du XXe siècle, plusieurs hommages lui ont été consacrés. Comment l'historien Jean Garrigues et le politologue Eric Roussel, tout deux spécialistes de l'histoire politique du XXe siècle, invités du Téléphone sonne, expliquent-ils ce retour en grâce de Georges Pompidou ? 

La période Pompidou, un fantasme ? 

La France de Pompidou rime, encore aujourd'hui, avec une France plus industrielle qui créait plus d'emplois ; une France où le chômage de masse était pratiquement nul et où l’ascenseur social fonctionnait parfaitement bien. Au point que même les politiques s'en réclament, souvent marqués plus à droite, notamment chez Emmanuel Macron, comme si on parlait d'une quête de modèle. Les comparaisons, sont intéressantes à effectuer tant la France, aujourd'hui, semble sur la défensive face à Emmanuel Macron, quand elle portait une grande confiance à Pompidou.

Eric Roussel : "Cela correspond au fait que la fin des Trente glorieuses prend fin symboliquement quelque mois avant la mort de Pompidou, avec le premier choc pétrolier. Cette ère incarne encore une période de prospérité". 

Ce qui a changé depuis, c'est l'horizon. Il y en avait un et, aujourd'hui, cet horizon se trouve dans le brouillard.

Jean Garrigues explique que c'était une société où le chômage était rare, une société de croissance à 5% par an. Il ne faut pas oublier non plus que, juste avant qu'il soit élu, la révolution de mai 1968, la plus grande crise sociale du XXe siècle, vient de se terminer

On a toujours tendance à enjoliver le passé et, ici, mai 1968 a révélé le mal-être de toute une génération. Cette société n'était pas, en réalité, si idéale que cela à l'époque, mais il est vrai qu'elle donnait peut-être un horizon aujourd'hui perdu. 

Un homme d'Etat autant traditionaliste que moderne 

Les deux spécialistes estiment que la singularité de l'homme d'Etat repose sur une société alors en pleine renaissance après Mai 1968. Georges Pompidou a la particularité d'avoir concilié le Gaullisme finissant à la modernité.

ER : "La France était en pleine crise sociale, et vivait un tournant de civilisation, traduit par l'avènement de revendications sociales inédites. Les années Pompidou se situent à la jonction de ces années marquées par beaucoup de traditionalisme, en même temps qu'un moment de libération". 

JG : "Sociétalement, on a l'impression de vivre dans une parenthèse, avec une société qui change. Mai 1968 en a été le révélateur". 

Ce qui est fascinant avec lui, c'est qu'il est à la charnière de toute une tradition issue de la IIIe République et, en même temps, il est tourné vers une modernité certaine avec un certain nombre d'innovations sociales notables comme le TGV.. 

ER : "C'était quelqu'un qui avait beaucoup de pudeur, qui était d'une grande réserve. Ce qui explique la sympathie qu'il suscite. Ce n'était pas un itinéraire prémédité. Pompidou c'est une forme de gaullisme humanisé". 

JG : "Il est l'héritier de Charles de Gaulle et, en même temps, il casse cette figure du commandeur

Après 1968, il y a eu une rupture entre les deux hommes, tant Pompidou avait une conception sociétale différente de celle des années 1970, avec un gaullisme plus humain et plus libéral". 

Une autre société, avec des préoccupations différentes

Ensuite, ils reviennent sur la nécessité de bien identifier le contexte qui était celui des années 1960. La France sous Pompidou n'est absolument pas la même que la nôtre. Les enjeux politiques, économiques et sociétaux ont profondément changé. Les difficultés étaient tout autres.  

JG : Les gens des années 1960 ne pensaient pas comme nous, ils n'avaient pas la même appréhension, notamment en termes d’écologie. 

Ces multiples enjeux qui font notre préoccupation actuelle n’émergeaient pas encore à cette époque. Le problème majeur, pour Pompidou, c'était la croissance économique. 

Il réaffirmait, poursuit alors Jean Garrigues, "le besoin de la consommation automobile, ce qui est, peut-être, en totale contradiction avec la réalité d’aujourd’hui. Mais reste que c'est lui qui a crée, par exemple, le ministère de l’environnement en 1973. À l'époque, c'est l'horizon de l’ouverture, d'un projet européen qui peut faire rêver, qui prédomine". 

ER : "Ce n'était pas plus facile durant ces années-là. Il y avait une forme de confiance dans l'avenir qui semble s'être perdue aujourd'hui, avec ce sentiment que le progrès était une une évidence".

JG : "C'était aussi une société plus jeune, post baby boom, qui induit cet esprit d’aventure, cette espérance, contrairement à aujourd'hui où nous vivons dans une société qui vieillit et qui est confrontée, depuis 40 ans, au chômage, à la perte du pouvoir d'achat, à l'inflation. Il est donc évident que l’espérance se recroqueville. Les populations jeunes ont tout l'avenir devant elles, elle y croient alors que notre société croit beaucoup moins, aujourd'hui, à cet ascenseur social. C'était une époque où on avait l'impression que tout allait bien. On voit, par là, combien notre corps social s'est totalement fragmenté, marqué par des intérêts disparates qui ne se reconnaissent plus dans les mêmes valeurs, altéré aussi par une société de l'individu, tandis qu'à l'époque, il y avait encore ce sentiment de « « faire communauté ». C'est ce qui laisse penser que cela ne peut plus se retrouver aujourd'hui".

Politiquement aujourd'hui par rapport à hier 

Jean Garrigues tente d'imaginer où se situerait Georges Pompidou dans l'actuelle composition politique : "on peut considérer qu'il s'inscrit dans un gaullisme humaniste libéral, tant il avait cet esprit de modernité, cette sensibilité sociale. Il se situerait, très probablement aujourd'hui, au centre de l'échiquier politique. Il ajoute que "Pompidou était, à l'époque, l'héritier d'un courant qui domine, celui du gaullisme, à la différence de Macron qui a crée sa propre famille politique pour s'imposer". 

Eric Roussel affirme que "la démarche politique n'est pas la même : Pompidou était partisan de majorités nettes, quand Emmanuel Macron s'inscrit, lui, dans une tentative de gouvernement au centre, dans le sillage Giscardien. 

Il ajoute qu'il était plus facile, pour un homme d'Etat, de susciter une incarnation tant la société était plus stable, à défaut d'être plus fermée dans ses rapports au monde. Et c'est justement ce contraste qui donne cette impression d'une France heureuse à l'époque. D'autant plus qu'on était sortis de l'après-guerre, c'était la première fois que l'on vivait en paix de façon durable". 

Pour Jean Garrigues, "Pompidou correspond à cette sensibilité humaniste et à cette culture très classique de se raccorder en permanence au terroir, à la France profonde. C'est pourquoi, Macron tente, aujourd'hui, de s'accrocher à cette idée tant il est plutôt perçu comme un président des villes. 

De Gaulle avait crée une présidence d'autorité et de solennité que Pompidou est parvenu à prolonger, bien que ce modèle se soit étiolé progressivement. Nos président ont perdu cette capacité de respect du fait d'une politique trop accès sur la communication. Il devient désormais très difficile d'idolâtrer celui qui est aux commandes". 

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