Lorsque certains font grève ou manifestent dans la rue, on nous parle de "grogne". On grogne contre la direction d’une entreprise, contre la suppression des services publics, on grogne contre le pouvoir en place. Mais rien à craindre, sir. Ce n’est pas la révolte. Pas non plus la révolution. C’est simplement "la grogne". Un gimmick étonnant. Quand on grogne, c’est qu’on est "grognon". C’est le nom d’un des Schtroumpfs : le Schtroumpf grognon. Or ne sont-ils vraiment que des grognons, les gens qui manifestent ? Grognon, c’est comme bougon, comme ronchon. Lorsque l'on est ronchon, c’est souvent qu’on a mal dormi. Nicolas Demorand qui a mal dormi ; il donne des coups de pieds dans les portes et les tibias de ses assistant : là, on peut dire "il est ronchon ce matin, il est grognon le Nicolas…" Grognon, c’est aussi comme grincheux. Grincheux, l’un des nains de Blanche-Neige. Les Schtroumpfs et Blanche-Neige. Les références suffisent à montrer que "la grogne", ce n’est franchement pas très grave, pas très sérieux. Parler d’une journée de "grogne sociale", c’est comme parler d’une journée de "bougonnerie sociale", on atténue d’emblée l’importance de la protestation… d’autant que, même s’il y a, tout le monde en connaît, des gens qui bougonnent en permanence, la grogne n’est à priori qu’un mouvement passager. En tout cas pour les humains. Parce que sinon, ce sont les cochons qui grognent. Les cochons et les sangliers. Des animaux à groin. Le verbe vient de là. Dire grogne pour parler de gens qui manifestent, c’est donc les associer à des cochons. De Gaulle disait que les Français étaient des veaux. En fait, ils seraient donc plutôt des cochons. Enfin pas tous les Français. C’est seulement pour la France du milieu et d’en bas qu’on nous parle de grogne. La grogne des éleveurs, la grogne des postiers, des routiers, des cheminots, des intermittents, des infirmières, des étudiants, des profs ! Mais on ne dit pas la grogne des grands patrons. On dit soit l’ire, soit la fureur des grands patrons. On ne dit pas non plus la grogne du chef de l’Etat. S’il s’énerve, on dira sobrement "la colère" du président. C’est bien plus classieux, la colère… Et si donc on vous parle d’une grogne à l’Elysée, dîtes-vous bien que ce doit être le petit personnel qui est en train de s’exciter ; les secrétaires ou les huissiers qui réclament de meilleurs salaires. Mais le président lui-même, évidemment, il ne grogne pas. Pas plus d’ailleurs que son épouse. Carla s’émeut, Carla éventuellement s’insurge, voire se mobilise, mais Carla ne grogne pas. En langage médiatique, la grogne est réservée… à la France des sangliers. Chronique (Gimmick) du 06/10/09 dans "Comme on nous parle"

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