Ils ont sept ou huit ans et ils jouent dans un parc à côté de leur école. C’est l’hiver et il a neigé. Les enfants sont emmitouflés sous leurs écharpes et leurs bonnets ; trois petites filles et trois petits garçons, qui ont jeté leur cartable au pied du toboggan et qui se courent après, sous les yeux de leurs baby-sitters qui, elles, sont assises sur un banc - elles également sont trois et se disputent joyeusement en comparant leur sac à main, chacune d’elles étant convaincue de posséder le plus beau... On est après la classe et tout va bien : les enfants jouent, les enfants rient et les baby-sitters vont distribuer les goûters.« Ulysse et Pénélope ! », appelle la première. Deux petits bruns se retournent. « Nous arrivons, Minerve ! »« Orphée et Eurydice ! », appelle la deuxième. Deux petits roux se retournent. « Nous arrivons, Vénus ! »« Pygmalion ! Galathée ! », appelle la troisième. Deux petits blonds se retournent. « Nous arrivons, Junon ! »Et voilà les enfants qui accourent et s’emparent des biscuits au miel et des briquettes de jus de raisin que leur tendent les divines nounous. « Quand les briquettes sont terminées, vous les mettez dans la poubelle ! » Les enfants sont prévenus. Puis tous les six repartent s’amuser dans la neige, tandis que Minerve, Vénus et Junon recommencent à s’agacer en comparant leur sac à main – toutes les trois continuent d’affirmer qu’elles possèdent le plus beau… On est après la classe et tout va bien : les enfants jouent, les enfants rient et les baby-sitters ont distribué les goûters.Orphée et Pygmalion montent sur le toboggan. Ils entreprennent un concours de descente à l’envers, sur le ventre et la tête en bas. « Faîtes attention les gars ! », lance Vénus par acquis de conscience, avant d’inviter ses comparses à admirer l’extraordinaire qualité des coutures de son sac à main.Pénélope et Eurydice grimpent à leur tour sur le toboggan. Elles aussi veulent participer au concours de descente à l’envers. « Faites attention les filles ! », lance Minerve par acquis de conscience, avant d’obliger ses comparses à admirer l’incroyable praticité de la pochette intérieure de son sac à main.« Mais où sont donc passés Ulysse et Galathée ? », interroge Junon par acquis de conscience, après avoir obtenu de ses comparses qu’elles applaudissent l’éblouissante rapidité de la fermeture éclair de son sac à main... « Les enfants, vous avez vu Ulysse et Galathée ? »« Ils sont là-bas, au fond du parc, à côté des lauriers », lance alors Pénélope, du haut du toboggan… « Allons voir ce qu’ils fabriquent ! », elle ajoute en glissant.Ulysse et Galathée sont en effet au fond du parc, à côté des lauriers. Le petit brun tient une enveloppe dans la main. Il tremble un peu, il la regarde et elle, la petite blonde, elle regarde l’enveloppe…- Je l’ai depuis deux jours dans mon cartable mais je n’osais pas te la donner parce que je ne sais pas ce que tu vas en penser mais moi j’y pense tout le temps.- Tu penses à quoi ?- Je pense à ce qu’il y a dans mon enveloppe.Il baisse les yeux et regarde ses mains. Ses mains à elle. Il n’en a jamais vues de si jolies… Et elle, elle continue de regarder ses mains à lui, qui triture son enveloppe.- Il y a quoi dans ton enveloppe ?- Il y a un dessin et il y a une lettre.A présent elle tremble également.- C’est une lettre pour moi ?Il relève lentement les yeux.- C’est une lettre d’amour.Ulysse tend alors son enveloppe. Galathée tend la main… mais brusquement son bras lui fait mal et l’enveloppe n’est plus là !« Les amoureux ne sont pas autorisés ici ! » Elle a crié cela, Pénélope, en tapant Galathée pour attraper l’enveloppe, qu’elle tient maintenant comme un trophée en la faisant tourner dans les airs… Elle jubile et elle crie encore : « C’est interdit les amoureux ! Interdit par la loi ! La prison pour les amoureux ! »Galathée reste de marbre, à côté des lauriers. Elle ne comprend pas bien. Juste elle a mal au bras… Ulysse fait quelques pas vers Pénélope. « Rends-moi ma lettre s’il te plaît… S’il te plaît, tu veux bien ? »Pénélope fait ‘non’ de la tête et s’éloigne en courant… Ulysse la prend en chasse mais Pénélope est une maligne : elle donne l’enveloppe à Pygmalion qui lui, tout le monde le sait, court plus vite que tout le monde… Ulysse s’arrête, se mord les lèvres – même pas la peine d’essayer, c’est perdu d’avance… Pygmalion court comme un Dieu. D’ailleurs, il est déjà de retour auprès du toboggan, où l’ont rejoint Orphée et Eurydice, lesquels ont, entre temps, ramassé des bâtons en forme de serpents. Ils les pointent vers le petit brun puis vers la petite blonde et hurlent tous les deux : « A mort les amoureux ! » Puis Pygmalion déchire l’enveloppe, qu’il jette à la poubelle…« Bien fait pour eux ! », glousse Pénélope en s’approchant du groupe… Et les voilà qui reprennent leur concours de descente à l’envers, sur le ventre et la tête en bas.Ulysse va s’asseoir sur un banc. Sa lèvre inférieure saigne, il s’est mordu trop fort.Galathée, elle, n’a pas bougé. Elle est toujours au fond du parc, à côté des lauriers. Mais soudain, à son tour, elle se met à courir. Il y a des larmes dans ses yeux, il y a des larmes sur ses joues, des larmes aussi dans ses cheveux et elle court jusqu'à poubelle.Elle se met sur la pointe des pieds et du bras que l'autre a tapé, elle essaie de récupérer les morceaux déchirés. Elle glisse. La neige. Elle recommence. Elle glisse. Elle recommence encore, manque de tomber. La neige. On l’entend qui murmure : « J’y arrive pas, je suis trop petite… » Mais elle essaye de nouveau et cette fois-ci, elle tombe vraiment. Non pas dans la poubelle, mais à côté. Tout le corps dans la neige. Sous la neige, la terre est trempée.Eclat de rire général autour du toboggan.Ulysse a désormais les deux lèvres qui saignent.« Mais qu’est-ce qu’elle fait, celle-là ! », demande alors Junon, stoppant net sa démonstration sur la remarquable souplesse de la bandoulière de son sac à main. Elle se lève et se dirige droit sur Galathée. « C’est pas bientôt fini, tes bêtises ? » La petite blonde s’est mise à genoux. De la terre mouillée dans la bouche, sur le front et sur le bonnet. Minerve la tire brutalement par l’oreille pour la mettre debout. « Tu as vu l’état de tes vêtements ? Tu as l’air d’une souillon ! » Galathée renifle en pleurant… « Mais j’étais trop petite… »« De toute façon, il faut partir », rétorque la nounou, tandis que ses comparses ramassent leurs affaires… Les enfants reprennent leur cartable. Pygmalion court devant, suivi d’Orphée et Eurydice, qui s’amusent à se jeter des sorts armés de leurs bâtons en forme de serpents. Pénélope touche du doigt le visage effrayant d’Ulysse. « Tu as du sang sur le menton, on dirait Dracula ! » Ulysse a du sang aussi dans le cou et il a tout au fond des yeux comme des billes de poison.En s’en allant du parc, les trois baby-sitters font semblant de ne pas voir les briquettes vides de jus de raisin qui traînent au pied du toboggan. Elle font aussi semblant de ne pas voir Galathée, qui continue de sangloter derrière. « J’étais trop petite », elle répète pour elle-même en se massant l’oreille du revers de la main… C’était sa première lettre. La première lettre d’un garçon. La première lettre écrite pour elle par un garçon. Sa toute première lettre d’amour… Elle voudrait mais elle n’arrive pas à arrêter ses larmes. Et en plus, dans l’enveloppe, il y avait un dessin…Quelques mètres plus loin, Junon tout d’un coup se retourne. « Bon tu arrêtes maintenant ! » Puis, à l'adresse des autres, elle lève les yeux au ciel… « Celle-ci, quelle tragédienne ! »

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