On entend tout dans les taxis. Tout et son contraire. Mais écouter les chauffeurs de taxi permet parfois de prendre, comme on dit, "le pouls" d’une partie de l’opinion. Certes une toute petite partie, mais une partie tout de même : la partie constituée par les chauffeurs de taxi. Il en est qui se taisent… Il en est d’autres qui parlent alors qu’il vaudrait mieux qu’ils se taisent et très souvent, c’est de politique que parlent les chauffeurs de taxi. Juste avant la présidentielle, tous ceux que j’ai croisés ne parlaient que de cela.Un jour, un vieux monsieur bien mis et ne cessant de réajuster sa casquette de marin, un vieux monsieur tout fier d’exposer les photos de son candidat favori. Deux sur son tableau de bord – « l’est pas beau, le capitaine ? », une troisième accrochée au rétroviseur central et puis une quatrième et une cinquième colées sur les têtières des fauteuils avant. Il s’agissait du portrait de campagne de Nicolas Sarkozy. « Les chauffeurs de taxi l'adorent et ils vont tous voter pour lui », m’avait assuré le vieux monsieur bien mis ne cessant de réajuster sa casquette de marin.Un jour, un long jeune homme à lunettes depuis peu dans la profession - « vous me direz où je tourne ! », un long jeune homme subjugué par le culot de Ségolène Royal. Presque des mots d’amour. Elle n’a tellement pas peur et elle est tellement belle et elle représenterait tellement bien la France. Et puis ça leur donnerait une tellement bonne leçon à tous les machos ! « Les chauffeurs de taxi l'adorent et ils vont tous voter pour elle », m’avait assuré le long jeune homme à lunettes depuis peu dans la profession.Un jour, une femme à gros chignon bleuté et gros gilet de laine, refusant, contre le bon sens, de s’engager sur le périphérique. « Je préfère prendre par le centre ! C’est moins direct, mais je préfère ! » Une heure d’embouteillage plus tard, la traversée de la Seine. « Quand on prend par le centre, en ce moment ça roule mieux rive gauche. D’ailleurs, les chauffeurs de taxi vont tous voter Bayrou », m’avait assuré en riant la femme à gros chignon de laine et gros gilet bleuté – « vu que vous êtes pressé, tant pis, je passe à l’orange ! ».Un jour, un moustachu aux bras couverts de tatouages, grognant sur tout et sur moi-même. Que je ne ferme pas assez vite ma portière, que j’aurais pu mettre mon sac dans le coffre, que si je ne suis pas content de son itinéraire, il s’en fiche. Et que les femmes ne savent pas conduire. Et que les radars, ça le fait vomir. Et que les flics sont des mauviettes, et qu'ils n'ont rien dans le slip... Et que celui-ci tout bronzé qui s’apprête à traverser ferait mieux de réfléchir et de rentrer dans son pays parce qu’il a bien envie de le renverser pour lui refaire sa sale gueule. « Les chauffeurs de taxi vont tous voter Le Pen », m’avait assuré le moustachu aux bras couverts de tatouages.Ça, c’était donc avant. Ça, c’était avant la présidentielle et depuis l’élection, c’est drôle, on dirait que tout a changé. Ou bien alors peut-être est-ce mon ouïe qui a changé, je ne sais pas, mais en tout cas les chauffeurs de taxi ne me parlent plus de politique. Plus un mot désormais sur la présidentielle et pas un mot non plus sur les législatives… Comme si cela n’intéressait plus. Comme si cela n’intéressait pas. Ou comme si tout était joué donc plus la peine d'en discuter… Et franchement, entre nous, ça fait du bien, de les entendre parler d’autre chose, les chauffeurs de taxi. Je suis un peu gêné de l’écrire, parce que la politique, c’est passionnant, mais franchement, ça fait du bien, de les entendre parler d’autre chose que de politique, les chauffeurs de taxi. Je ne savais plus que c’était possible. Mais il est vrai que tout est devenu possible…Parler musique dans un taxi, par exemple, c’est devenu possible. C’était il y a trois jours, au retour d’un meeting. Un homme à la tête de poisson. Chauve et les yeux exorbités. « Z’êtes plutôt Bach ou Schubert ? » « Les deux ! », j’ai répondu interloqué, à l’arrière de l’aquarium... « Vous savez pas choisir, eh bien écoutez ça ! » Puis il a dégainé LE CD qui patientait gentiment au fond de sa boîte à gants. J’aurais tellement préféré qu’il y reste. Un CD d’un certain Rondo Veneziano. Sur son volant, le chauffeur mélomane a battu du doigt la cadence, en me signalant les mesures inspirées paraît-il de Bach et celles, à ses oreilles, évoquant plutôt Schubert. « Schubert, c’est pour le côté Truite, vous trouvez pas ? » J’ai cru alors déceler le commencement d’une écaille au dessus de son crâne. Et si Schubert, c’était « Le Thon » qu’il avait composé ? On s’approchait de la radio, Veneziano à plein tube et c’est alors que l’homme à la tête de poisson a brusquement ralenti en me montrant un panneau sur sa droite. « Z’avez vu le nom de la rue ? La rue des Eaux, elle s’appelle ! » J’ai vu, oui, monsieur, je connais. « Et z’avez vu ce qu’il y a tout au fond de la rue ? Il y a le musée du vin ! Le musée du vin dans la rue des Eaux, fallait quand même le trouver ! »Parler littérature dans un taxi, ça aussi c’est devenu possible. C’était il y a deux jours, au retour d’un point presse. Un homme aux cheveux poivre et sel et un peu jaunes et pas très propres portant une chemise au col vert pelle à tarte sous une veste en toile fuchsia… Le genre de veste et de chemise qui vous éclaire tout un quartier. « Avant, je faisais libraire », m’a lancé tout sourire, en remontant les Champs, le chauffeur multicolore. Il m’a parlé de Châteaubriant, puis de Victor Hugo, puis de Molière, puis de Mallarmé, puis de l’évangile selon Saint-Jean, puis de Frédéric Beigbeder. Puis du "joli p’tit cul" de l’ex-femme d’un acteur "célèbre". « Elle venait très souvent m’acheter des livres et un jour je lui ai dit, qu’elle avait un joli p’tit cul. Ça lui plu et le soir même, elle s’installait chez moi. » On s’approchait de la radio et je me demandais qui pouvait être cet acteur "célèbre" quand soudain le Don Juan au col vert pelle à tarte a ralenti pour me montrer un panneau sur sa droite. « Le musée du vin rue des Eaux, ça c’est de la poésie ! »Il y a trois jours, pas de "politique de taxi" - il y a bien celle de comptoir, pourquoi pas celle de taxi... Schubert, Bach et Veneziano, une poignée de kilomètres à parler d’autre chose, juste une respiration, le bonheur…Il y a deux jours, pas de "politique de taxi". Châteaubriant, Hugo, Molière, Mallarmé, Saint-Jean, Beigbeder et le "joli p’tit cul" de l’ex-femme d’un acteur "célèbre". Une poignée de kilomètres à parler d’autre chose, juste une respiration. Le bonheur…Et puis hier, patatras ! A peine eu le temps d’indiquer la destination au chauffeur que déjà je connaissais son expression préférée. « Il les a bien niqués, hein, m’sieur ? » Question posée toutes dents dehors et en tournant la tête vers la mienne impassible. « Le petit, il les a bien niqués, hein, m’sieur ? » « Regardez plutôt la route », j’ai simplement lâché, incapable de répondre au sourire comme à la question. « Tout le monde savait qu’il allait le faire, mais y’a personne qui pensait que ce serait si profond, hein m’sieur ? Il les a bien niqués, hein ? » J’ai levé les sourcils, légèrement ahuri. « Il les a bien niqués à la présidentielle et il va tous les niquer aux législatives ! Il est grand, le petit, hein, m’sieur ? » J’ai froncé les sourcils, légèrement consterné. « Et ça va continuer, vous allez voir, m’sieur ! Hein ? Pas vrai, m’sieur ? » « Sans doute », j’ai alors murmuré, hébété par tant d’insistance. « Sans doute, oui. » « Ah, je l’ai vu tout de suite que vous étiez d’accord, m’sieur ! Ceux qui sont du bon côté, moi je les sens dès qu’ils ouvrent la portière ! » En fait, même murmurer, je n’aurais pas du. La fatigue, certainement... « Eh bien, vous allez voir ce que vous allez voir, m’sieur !Pendant cinq ans, peut-être même pendant dix ans, on va tous les niquer ! Tous ceux qui ne veulent pas se lever tôt ! Tous les pauvres ! On va tous les niquer !!! »Le chauffeur est alors parti dans un grand éclat de rire, on s’approchait de la radio et je lui ai demandé de m’arrêter sur sa droite, au bout de la rue des Eaux.

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