Dans le cadre d'une étude consacrée à la question des conflits dans les zones rurales et périurbaines, le socio-économiste à l'INRA André Torre explique , dans "La Terre au Carré", en quoi la ruralité fait encore très souvent l'objet d'une vision stéréotypée dissociant davantage les urbains des ruraux.

La commune de Bourdeilles dans le département de la Dordogne (Perigord Vert)
La commune de Bourdeilles dans le département de la Dordogne (Perigord Vert) © Getty / Daniele Schneider

André Torre est directeur de recherche à l’INRA et directeur de la Maison des sciences de l’Homme de Paris Saclay. Il est l'auteur d'un article, publié en septembre 2019 dans The Conversation, titré "Coq Maurice et autres "bruits de campagne"", une vision fantasmée de la ruralité dans lequel il traduit une campagne qui reste très nettement stéréotypée. 

L'idée fantasmée "des querelles de clocher" en milieu rural

L'universitaire renvoie tout d'abord son analyse à plusieurs faits divers survenus récemment dans des villages et qui ont particulièrement attiré l'attention médiatique. Le plus célèbre d'entre eux concerne le procès intenté à un coq surnommé Maurice, accusé de chanter trop fort ou trop souvent, dans l'île d'Oléron. Le quotidien américain New York Time en fait d'ailleurs un symbole d'une France tiraillée entre ville et campagne.

Les exemples abondent. Le cas de grenouilles qui posent problème dans une commune du Pas-de-Calais, des plaintes adressées concernant le bruit des cloches ou encore des odeurs de vache dans le Cantal où le propriétaire de bêtes a finalement été condamné à payer la somme de 8000 euros d'amende. 

Si ces drôles de querelles y existent bien, comme dans tout village, toute ville, toute campagne, comme dans tout monde judiciarisé, le chercheur estime que "ces histoires sont tout de même très anecdotiques et servent souvent à nourrir des sujets plus cocasses pour sortir de l'actualité haletante. La presse locale, en particulier, s'en fait largement l'écho parce qu'on aime bien alimenter ces histoires-là. Reste qu'elles ont toujours existé. On parlait même auparavant de "clochemerles" et de querelles de clocher. Ce sont en réalité des relations plus apaisées qu’on ne le croit. 

C'est quelque chose d'ancien qui a toujours existé et qui n'est pas vraiment le reflet des vraies conflictualités locales

Sur une liste de 100 types d'ingrédients conflictuels, André Torre rapporte que ceux qui reviennent le plus concernent les problématiques liées au foncier, aux usages des sols : "Ce sont les plans locaux d'urbanisme (PLU) qui sont extrêmement contestés parce qu'ils déterminent l'usage des sols dans le rural, dans le périurbain, dans l'urbain aussi, pour les dix années à venir, c'est pourquoi ils font l'objet de très fortes contestations. C'est le principal objet de conflit en France à l'heure actuelle avant les projets de grandes infrastructures (Aéroport de Notre-Dame-des-Landes....) portés par les pouvoirs publics ou par de grandes entreprises. 

Tout ce qui porte aussi autour des activités de loisirs (chasse, activités polluantes, enjeux liés à l'eau)". Autant de sources de conflits dans les espaces ruraux qui s'éloignent des querelles de clochers auxquels ils sont souvent réduits. 

L'image d'Epinal du rural-agriculteur loin de tout

Le chercheur montre ainsi que ce modèle stéréotypé tend à creuser la différenciation villes/campagnes et à marginaliser davantage le monde rural. Comme s'il y avait un mode de vie rural qui s'affranchissait radicalement du mode de vie urbain. Ces querelles fantasmées seraient ainsi davantage révélatrices du regard que les habitants des villes portent sur le rural : 

"Une bonne partie des ruraux est censée ressembler aux émissions de Stéphane Bern, à Walt Disney. Un rural est souvent représenté de façon très idyllique avec son petit village de référence. Mais le rural a beaucoup changé, il n'est plus de cette nature-là. Il faut savoir que la première activité dans les zones rurales, aujourd'hui, ce n'est pas du tout l'agriculture comme le laisse penser l'image d'Epinal, ce sont les services puis l'industrie.

On est quand même dans un monde rural qui est très différent de l'ancien (qui ne repose plus sur un modèle essentiellement agricole)

Le socio-économiste affirme que seul le quotidien des ruraux est différent de celui des urbains car ils vivent dans un environnement plus protégé, préservé et intégré à des espaces de vie plus réduits mais souvent plus solidaires qu'en ville.

Les ruraux ne se distinguent plus des urbains comme autrefois

Aussi, André Torre fustige l'idée toute faite selon laquelle il faudrait y voir l'illustration d'un conflit entre des néo-ruraux et les personnes habitant la campagne depuis très longtemps. L'erreur serait de croire que ces nouveaux ruraux sont des urbains quittant la ville pour partir vivre à la campagne. Il n'en est rien. 

Comme l'auteur le précise dans son article, "locaux et néo-ruraux s’opposent peu car, en réalité, très peu d’urbains viennent s’installer ou se réinstaller en zone rurale. Cette tendance migratoire demeure minoritaire, la plupart des mouvements s’opérant toujours de la campagne vers les villes, ou alors de la ville vers des zones périurbaines, et qui restent accessibles facilement en voiture ou en train".

Cette idée selon laquelle les nouveaux ruraux seraient arrivés en campagne pour imposer des modes de vie urbains est, d'après lui, un mythe né en France à l'époque du Larzac courant des années 1970'.

"En réalité, aujourd'hui, les ruraux, ce sont des gens qui vivent comme les urbains. Ils utilisent Internet, la télé, ils ont accès aux nouveaux médias, ils vont acheter leurs produits au supermarché. Ils vivent la même vie à la seule différence que leur quotidien est ponctué d'un plus grand nombre de distances à parcourir pour profiter des services publics qui se retirent peu à peu des zones rurales, ce qui pose là de vrais problèmes".

Ils ne vivent pas une vie différente des autres 

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - La Terre au Carré : Coq et chants de grenouille, sont-ils à la source de conflits en zones rurales ?

📖 LIRE - André Torre, septembre 2019, dansThe Conversation : "Coq Maurice et autres "bruits de campagne", une vision fantasmée de la ruralité"

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