Cela a pris des semaines pour caler cette rencontre. Camille, 21 ans, vit dans une caravane, sans carte bleue, sans pièce d'identité et pratiquement sans le sou. Théo est artiste-scénariste et vit du RSA. Ils nous racontent leur engagement de "black blocs".

Sa main, c'est la seule chose que Camille a bien voulu laisser photographier
Sa main, c'est la seule chose que Camille a bien voulu laisser photographier © Radio France / Philippe Randé

Le rendez-vous a été donné dans le sud de la France. Camille, 21 ans, y vit depuis trois semaines seulement.  Son quotidien : une caravane blanche sur un parking, pas de carte bleue, pas de papiers d'identité. Camille est un militant radical, un "black bloc". Il se dit, entre autres, contre l'homophobie, le racisme, l'impérialisme. Assis sur une banquette défraîchie dans la caravane, le regard fatigué, il explique qu'il vient d'ouvrir un squat la nuit précédente.

"Ma vie est celle d'un homme en cavale"

Camille se sait recherché. Fiché, il change de ville régulièrement. Il vit grâce aux dons des autres "black blocs". Il le dit avec fierté : "Je n'ai pas dépensé un euro depuis deux semaines". Il fait les courses dans ce qu'il appelle "son rayon de supermarché", les poubelles où sont jetés les produits périmés. Pas de carte bancaire, pas de pièce d'identité. Il dit : "Ma vie est celle d'un homme en cavale".

Difficile de connaître avec précision ses actions militantes : il souhaite rester discret. Des manifestations dans toute la France (comme à Notre-Dame-des-Landes), mais aussi des combats à l'échelle européenne et mondiale. Il revendique la violence comme un message, explique avoir jeté des cailloux, des pierres, ou des engins incendiaires et pyrotechniques contre les forces de l'ordre. Quand on lui demande ce qu'il pense des policiers blessés, Camille explique que les forces de l'ordre sont mieux protégées que les "black blocs", et donc moins blessées. Lui explique avoir plusieurs cicatrices, traces d'une lutte radicale.

La rage face aux violences policières

Élevé au sein d'une famille très violente, Camille glisse qu'il s'est toujours senti à l'écart. Il confie avoir la rage face aux violences policières dont il affirme avoir été témoin durant toute son enfance. Il ne prend, dit-il, aucun plaisir à se battre mais se sent obligé d'affronter frontalement les forces de l'ordre dans ce qu'il appelle "le bloc", ce noyau de manifestants ultra-violents habillés tout en noir.

Le K-Way noir, signe de ralliement, est l'uniforme des adeptes de la technique du "black bloc", une technique née en Allemagne dans les années 80 avant de débarquer aux États-Unis (à Seattle) et en Europe (à Gènes), puis en France, à Strasbourg en 2009 lors d'un sommet de l'OTAN, ou plus récemment en 2016 avec les manifestations contre la "Loi travail". 

Leur technique : se dissimuler, ne faire qu'un, pour ne pas être arrêtés. Gantés, cagoulés, parfois casqués derrière des bâches, très mobiles, souvent en tête de cortège, Camille nous l'explique :

Être dans un "black bloc" me permet de ne pas être reconnaissable par les gardiens de la paix. Pour une fois, je peux répondre à la violence et ne pas me re-manger la même violence derrière, dix fois plus forte.

Théo est artiste scénariste et militant radical, il vit du RSA

Théo est un copain de Camille. Il a 27 ans. Chemise noire, badge rouge et noir aux couleurs de l'anarcho-communisme. Il est artiste scénariste et militant radical. Vivant du RSA dans un appartement parisien, il passe du temps à parler politique.

Son projet : une autonomie vis-à-vis de l'État, la suppression des fractures sociales, avoir le temps d'exister et travailler mieux pour s'épanouir en dehors du capitalisme et de l'ultra-libéralisme.  Il a participé à quasiment toutes les manifestations des "gilets jaunes", explique assumer les destructions de magasins, "symbole de capitalisme". Quant aux policiers, précaires pour certains comme lui, qui sont blessés : "Qu'ils changent de camp et qu'ils nous rejoignent dans notre lutte pour un monde meilleur".

"Black Bloc" lors d'une manifestation à Paris
"Black Bloc" lors d'une manifestation à Paris © Maxppp / Chloe Sharrock / Le Pictorium

"Le black bloc, ça fait du bien, c'est de l'adrénaline mais ça reste une béquille de lutte"

Théo l'avoue, son combat militant lui prend beaucoup de temps et d'énergie. Il doute parfois, mais ce combat lui apporte du sens : "Notre violence vise à faire basculer la verticalité d'aujourd'hui en horizontalité. Il faut la faire tomber comme une statue. Et chaque fois que des gens faibles sont écrasés, je suis comme dans un cauchemar". Il ajoute :

Je ressens par empathie leurs douleurs. Le fonctionnement économique qui dicte le tempo est beaucoup trop rapide pour être compatible avec la dignité humaine.

Théo dit de lui-même qu'il est un "militant bobo", chanceux d'avoir un logement et des parents qui l'aident. Il partage avec Camille un mal-être dans cette société capitaliste. Pour Théo, "le black bloc est un outil circonstanciel qui est porté uniquement sur le terrain de la manifestation. C'est spectaculaire. C'est une béquille qui vient appuyer la lutte. L'effet de groupe fait du bien, mais si l'adrénaline devient une drogue et qu'on en perd le sens, dans ce cas-là faut rester chez soi."

"De plus en plus, on constate de la sympathie des gilets jaunes envers notre radicalité"

Théo l'avoue, les mois de manifestations des "gilets jaunes" rendent plus visibles la radicalité des "black blocs". 

Au départ tolérés, certains les soutiennent désormais et se joignent même à eux.  Et quand on demande à Théo s'il est en contact régulier avec certains "gilets jaunes", il sourit avant de conclure :

La manifestation est un terrain de rencontre et d'apprentissage

Quant à savoir quelles sont les techniques précises des "black blocs" pour se changer rapidement, se fondre dans la foule, se dissimuler et ainsi éviter les arrestations... Théo et Camille refusent de nous en dire plus.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.