Dès qu’elle est arrivée, j’ai compris qu’elle voulait parler. Moi, je voulais dormir. Moi, il fallait que je dorme. Elle, il fallait qu’elle parle.- Vous allez jusqu’où ?- Jusqu’au bout.- Moi aussi, je vais jusqu’au bout. Jusqu’au bout du bout. Mais après, j’ai une correspondance. Après, je prends un bus pour rejoindre la côte. Après, je rejoins un petit pays sur la côte. En bus. Après le train, je prends le bus.Au moins soixante-dix ans mais encore bien alerte et plutôt bien mise. Elle a enlevé le foulard à son cou, passé la main dans ses cheveux gris puis sorti de son sac un sandwich enroulé de papier alu. Un petit sandwich au saucisson. On n’était pas encore parti mais maintenant c’était l’heure. C’était l’heure de partir et pour elle, l’heure de manger. Elle a donc mangé son sandwich... Mais on n’est pas parti.Crachotements dans les haut-parleurs. La voix du contrôleur. « Nous sommes au regret de vous signaler que nous allons démarrer avec environ 25 minutes de retard. Nous sommes à la recherche d’une locomotive. »Souffle d’effroi dans le wagon puis nouveaux crachotements dans les haut-parleurs. « Merci de votre compréhension ». « Comment veut-il qu’on comprenne ? », lâche le monsieur derrière moi en tapant du pied sur mon siège. « C’est absolument incroyable », abonde la demoiselle à ses côtés.Ma voisine, elle, n’a pas tout de suite réagi. Elle mangeait son sandwich. Apparemment, elle avait faim. Ou simplement c’était l’heure. Elle mangeait parce que c’était l’heure. Puis elle a fini son sandwich et elle s’est essuyée la bouche avec la manche de son gilet.- Qu’il n’y ait pas de locomotive, ça ne m’arrange pas.- …- Ça ne m’arrange pas. Hein ?- …- Ça ne m’arrange pas.- …- Hein ?- Mais moi non plus, ça ne m’arrange pas.- Oui mais pour vous, ce n’est pas grave ! Vous, vous vous arrêtez au bout ! Moi, après le bout, je prends le bus. J’ai une correspondance.De la tête, j’ai fait ‘oui’, avant de détourner les yeux, la tête et l’attention. Je me suis endormi.Coup de coude dans les côtes.- Ça y est, on démarre !- Je dormais.- Ils ont mis une heure dix pour trouver la locomotive mais maintenant ça y est, on démarre !- Je dormais.- Et moi, j’ai raté ma correspondance !- Je suis vraiment désolé.- Heureusement, il y a un autre bus plus tard.- Alors y’a pas de problème ?- Non mais ça ne m’arrange pas. Parce qu’à cause du retard, dans le bus, ce sera l’heure du goûter. Et moi j’ai rien prévu pour le goûter.De la tête, j’ai fait ‘oui’, avant de détourner les yeux, la tête et l’attention. Je me suis rendormi.Coup de coude dans les côtes.- On n’avance plus.- Je dormais.- Vous avez vu, on n’avance plus !- Je dormais.Crachotements dans les haut-parleurs. « Mesdames et messieurs, nous sommes arrêtés. »« Il est gentil, on avait vu ! », lâche le monsieur derrière moi en tapant du pied sur mon siège. « C’est vrai, on avait vu », abonde la demoiselle à ses côtés.Nouveaux crachotements dans les haut-parleurs. « Un train venant en sens inverse nous empêche d’aller plus loin. » Souffle d’effroi dans le wagon.- Un train venant en sens inverse, ça ne m’arrange pas.- Moi non plus, ça ne m’arrange pas.- Oui mais pour vous ce n’est pas grave ! Vous, vous vous arrêtez au bout !- Si jamais on arrive au bout…- Ne me dîtes pas que vous pensez qu’on n’arrivera jamais au bout ? Moi après le bout, j’ai mon bus !De la tête, j’ai fait ‘oui’, avant de détourner les yeux, la tête et l’attention. Je me suis rendormi.Coup de coude dans les côtes.- Ça y est, c’est l’heure du goûter !- Je dormais.- On a pris tellement de retard que c’est déjà l’heure du goûter ! Et ils n’ont même pas fait passer la voiturette ambulante avec les petits encas et les rafraîchissements !- Je dormais.- Et moi je vais vous dire : je n’ai jamais vécu cela depuis que je fais le trafic !- …- Jamais !- Et vous ‘faites le trafic’ depuis quand ?- Depuis la fin de la guerre.- Celle de 14 ou de 70 ?- Pardon ?- Je dormais.C’est alors qu’est arrivée la voiturette ambulante avec les petits encas et les rafraîchissements. Ma voisine a dit « il est temps ! » puis elle a demandé « un petit pain chocolaté » au jeune homme qui poussait la voiturette ambulante avec les petits encas et les rafraîchissements.- Un euro soixante, s’il vous plaît.- C’est cher.- Le croissant est à un euros trente.- Je vais prendre un croissant.Elle a fouillé dans son sac et sorti un porte-monnaie en forme de ballon de foot.- Vous voyez, je suis gentille, je vous fais même l’appoint ! Et voilà donc un euro trente !- Merci.- Merci qui ?Comment ça, merci qui ? L'oeil interrogateur, le jeune homme me regarde, mais je ne peux pas l’aider. (Désolé, gars, mais c’est juste ma voisine, juste une vieille folle, je la connais pas !)Elle répète.- Merci qui ???Il se lance.- Merci… madame ?- On dit merci Micheline !(Désolé, gars, je savais pas. Je te jure, je savais pas ! C’est juste ma voisine !)Coup de coude dans les côtes.- Eh oui ! Je m’appelle Micheline ! C’est d’ailleurs certainement pour ça que j’ai toujours adoré le train !Le reste du voyage, elle m’a redonné encore deux ou trois coups de coude dans les côtes et je n’ai pas redormi. Elle a décrit les paysages - là une colline, ici la plaine et là-bas, vous voyez comme il est joli ce clocher… Elle a cité le nom des arbres et celui des animaux - j’aime bien les peupliers, j’ai un peu peur des chevaux et là-bas, vous voyez comme ces deux vaches ont fière allure… Elle s’est aussi plusieurs fois réjouie du soleil - en plus, ça va durer, ils l’ont dit à la radio, normalement ça va durer…Puis elle a mangé son croissant. Puis elle s’est essuyée la bouche avec la manche de son gilet. Puis on est arrivé au bout.

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