Des associations de défense des migrants nous ont confié 73 vidéos réalisées le 17 novembre, lors de l'évacuation du campement de Saint-Denis. Grâce à ces vidéos, nous avons pu reconstituer 24 heures dans la vie de centaines d'exilés traqués par les forces de l'ordre lors d'une évacuation particulièrement confuse.

A plusieurs reprises, lorsqu'ils tentaient de monter dans les bus, puis lorsqu'ils ont été repoussés sur l'avenue du président Wilson, les migrants ont reçu du gaz lacrymogène
A plusieurs reprises, lorsqu'ils tentaient de monter dans les bus, puis lorsqu'ils ont été repoussés sur l'avenue du président Wilson, les migrants ont reçu du gaz lacrymogène © Collectif Inter-orga

Les images de l'évacuation violente du campement de migrants installé place de la République, lundi dernier, ont suscité l'indignation. Filmée par des journalistes, des avocats, des associations, cette évacuation a été très médiatisée. Mais d'autres évacuations (on en dénombre environ 70 depuis 2015) se déroulent beaucoup plus discrètement, sans image ou presque. 

Place de la République, il y avait des migrants du camp de Saint-Denis, évacué une semaine plus tôt, le 17 novembre. Nous nous sommes intéressés à cette évacuation de près de 3000 migrants moins couverte par les médias. Nous avons décortiqué et authentifié 73 vidéos en lien avec cette évacuation pour raconter 24 heures dans la vie d'exilés évacués du camp où ils vivaient, pour certains d'entre eux, depuis plusieurs mois. Ces vidéos nous ont été fournies par les associations membres du Collectif Inter-orga (Watizat, Solidarité Migrants Wilson, Utopia 56, Médecins du Monde, Secours Catholique) qui les ont réunies pour appuyer leurs signalements à l'IGPN et au Défenseur des droits. 

Que montrent ces vidéos ? Elles montrent un usage abondant de gaz lacrymogènes par les forces de l'ordre. À un moment ces gaz sont utilisés, en pleine journée et en toute connaissance de cause, contre des familles avec enfants. Ces vidéos montrent aussi à deux reprises des migrants tombés par terre, inconscients en raison manifestement des gaz lacrymo. Elles montrent enfin des policiers qui jouent au chat et à la souris avec les migrants pendant des heures, à la lisière de Paris. Dans cette "traque" confuse, des CRS n'hésitent pas à arrêter un bus de la RATP pour en faire descendre tous ceux qui, selon eux, ressemblent à des migrants. Grâce à ces images et aux témoignages que nous avons recueillis des exilés, bénévoles et journalistes présents sur place, nous allons vous raconter, heure par heure, la journée de ces exilés.

À 4h du matin, les forces de l'ordre arrivent sur place

Les premiers fourgons de CRS, dont on aperçoit les gyrophares qui clignotent au loin, prennent position autour du campement, situé au bord du canal de Saint Denis. Ils bouclent le périmètre. Il est désormais impossible d'en sortir autrement qu'en embarquant dans un des bus prévus pour l'évacuation. 

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Dans la nuit de lundi à mardi, beaucoup de personnes sur le campement, installé en août, n'ont pas fermé l'œil. Elles ont été averties de l'évacuation la veille par des militants associatifs et des affiches collées par les forces de l'ordre.

5h : le début d'une longue attente

Au milieu du camp, des incendies dégagent une épaisse fumée. Ils proviennent de petits feux allumés à l'origine pour se réchauffer mais ils s'étendent de tente en tente, jusqu'à nécessiter l'intervention des pompiers.

Pour se réchauffer, certains migrants ont fait des feux, dont certains vont s'étendre au cours de l'évacuation avant d'être éteints par les pompiers.
Pour se réchauffer, certains migrants ont fait des feux, dont certains vont s'étendre au cours de l'évacuation avant d'être éteints par les pompiers. / Collectif Inter-orga

Sur les berges du canal, ils sont entre 2 000 et 3 000, dont 400 familles qui devront partir en priorité. Des migrants pensent que l'évacuation démarre et s'amassent le long des barrières où vont se dérouler les embarquements dans les bus, sur le boulevard Anatole France.

6h : inquiétudes sur le nombre de places d'hébergement disponibles

Au niveau du "point presse" où sont cantonnés les journalistes, le préfet de police de Paris, Didier Lallement, et celui de la région Île-de-France, Marc Guillaume, prennent la parole, vers 6h30. Ils mènent cette opération conjointement avec la préfecture de Seine-Saint-Denis. "Plus de 2 000 places pour hommes isolés et 300 places pour les familles" ont été mobilisées, précise le préfet de région, "sur la base de comptages réalisés sur le site"

Plusieurs associations sur place s'inquiètent : le nombre de places prévues est insuffisant et "certains vont rester à la rue ce soir", anticipe un militant. Car les rumeurs de mises à l’abri amènent souvent de nouvelles personnes à rejoindre les lieux, dans l’espoir d'une prise en charge. Dans le live du journaliste Rémy Buisine, le co-fondateur d'Utopia 56, Yann Manzi, confie que 200 familles ont été conduites sur le camp la veille pour espérer trouver un hébergement.

8h : les premières évacuations de "publics vulnérables"

4 heures après le début de l'opération, un premier bus s'en va, avec à son bord de jeunes enfants. Il n'échappent pas aux fouilles, selon Actu93. Palpations et aussi inspection des sacs pour les adultes, comme le montrent plusieurs vidéos que nous ont procurées les associations. La police fouille un par un ceux qui montent dans le bus, ce qui est légal, mais ralentit l'évacuation.

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Malgré l'attente, la plupart des personnes présentes sur le camp sont encore détendues. Elles pensent trouver un hébergement, même temporairement, après des semaines passées sur la terre battue. C'est le cas de Yasin, un Afghan de 22 ans. Installé depuis deux mois sur le camp, il se tient prêt à partir depuis 3 heures du matin. Il est à ce moment-là "heureux de partir de là".

9h : des gaz lacrymogènes utilisés sur des familles

Au niveau de barrières pour embarquer dans les bus, la situation se tend rapidement. Les gendarmes pulvérisent plusieurs fois du gaz lacrymogène sur la foule en attente, y compris des familles avec enfants, ce dont témoignent des images d'Actu93, et celles que nous ont fournies les associations.

L'un des enfants, visible sur ces images, est identifiable grâce à son manteau rose, perché sur les épaules d'un adulte. "Ça gaze, il y a des enfants partout, c'est du grand n'importe quoi", commente Yann Manzi, co-fondateur d'Utopia 56, tandis qu'il filme la scène au premier rang de la zone d'attente.

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En décortiquant les vidéos seconde par seconde, nous avons réussi à identifier, grâce à leurs vêtements, au moins deux femmes qui ont dû être prises en charge derrière les camions des gendarmes, après que les gaz lacrymogènes ont été pulvérisés. Des femmes qui crient, toussent bruyamment et semblent peiner à reprendre leur souffle.

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Près de la barrière, ils sont des centaines à patienter et à tenter de se frayer un chemin, créant des mouvements de foule. L'usage abondant de gaz lacrymogène fait monter la tension, et des objets sont jetés en direction des gendarmes, accompagnés d'insultes. "Arrêtez de jeter des choses, arrêtez de vous battre maintenant", hurle en anglais un gendarme au microphone qu'on entend sur cette vidéo twitter d'Actu93.

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9h30 : l'intervention du Samu

La tension est telle que certains font des malaises, nécessitant l'intervention du Samu, comme en témoigne cette vidéo.

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"À partir de ce moment, nous voyons régulièrement des petits groupes de personnes revenir en courant de l'endroit situé près de la montée des bus avec les yeux rouges, pleurant et éternuant", affirme Alix Geoffroy, chargée de programme Cèdre au Secours Catholique.

10h : gaz lacrymo pour mettre fin à une altercation

Les migrants, qui se trouvent tout au devant du cordon de gendarmes, sont régulièrement menacés avec du gaz lacrymogène en spray, dont il est fait usage au moins une nouvelle fois sur les vidéos qui nous ont été fournies. Un gendarme semble avoir repéré une altercation. Il fait usage de gaz lacrymogène en spray, qui arrose bon nombre de migrants, créant un mouvement de foule.

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Yasin a "les yeux qui brûlent", mais il parvient à se maintenir dans la zone d'attente. Pour y rester, et faire partie des personnes qui rentrent au compte-goutte dans les bus, il doit s'accroupir. En effet, les gendarmes crient des ordres intimant aux exilés de s'assoir. 

"Si tu t'assois pas, tu pars pas", assène l'un des agents en anglais. "À quelques rares reprises, un homme qui parlait dari [persan afghan, NDLR] est venu traduire ces propos", précise la photojournaliste freelance Frédérique Le Brun.

Entre midi et 14h, les policiers poussent les derniers occupants

Sur le camp, les derniers exilés présents sont repoussés par une nasse de policiers qui resserrent le périmètre. Les agents enjambent des tentes, matelas et couvertures qui jonchent le sol. Des bénévoles s'activent pour en récupérer le plus possible et les emporter dans des caddies, pressés par les CRS qui leur demandent d'avancer.

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Tout ce qui restera sur le camp, dont la zone sera inaccessible après l'évacuation, sera ramassé au tractopelle puis jeté.

14h30 : "Dernière sommation avant usage de la force"

Après 10 heures d'attente, dans le froid, "la police annonce qu'il n'y a plus de place et que les gens doivent partir", décrit Marie de l'Armée du Salut. Les derniers bus sont partis. Il reste 500 à 800 personnes sur place.

Les CRS enfilent leurs casques. "Allez on pousse !", lance un agent, "allez avancez s'il-vous plait", ordonnent d'autres. Devant les interrogations des bénévoles, un CRS explique : "On vide la place". Des bénévoles tentent de faire ralentir les agents qui les pressent dans leur dos, car une femme peine à avancer. 

Une colonne de CRS se faufile sur la gauche. L'un d'eux semble un peu confus sur la suite de l'opération. "On va où ?", demande-t-il à ses collègues ; "au parking", répond l'un d'eux. Une confusion qui règne aussi chez les exilés et les bénévoles qui ne savent pas vers où ils sont escortés.

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Une bénévole raconte qu'un réfugié l'interroge : "Est-ce qu'on nous emmène dans un autre hébergement ?" Ils sont des centaines, poussés sur l'avenue du président Wilson à marche forcée. "Complètement désorientés", ils avancent leurs affaires sous le bras, encadrés par des camions et des CRS casqués. 

Dès leur arrivée sous le pont de l'autoroute A1, un agent répète en français dans un mégaphone : "dernière sommation, nous allons faire usage de la force".

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"Ils nous criaient dessus, mais on ne comprenait rien, explique Yasin, présent dans la foule, on avait peur et on ne comprenait pas ce que voulait la police, car on avait commis aucun délit".

14h45 : des bombes lacrymogènes fusent de tous les cotés

À partir de là, les charges ponctuent leur trajet, les CRS usant abondamment de gaz lacrymogène. Migrants et bénévoles marchent tout droit dans le calme. Ils n'ont que très peu d'occasions de se disperser, puisqu'il y a la plupart du temps des bâtiments à leur gauche et l'autoroute à leur droite. Pourtant, sur ces extraits vidéos, on voit des bombes lacrymogènes fuser de tous les côtés.

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15h : les charges des policiers dans les rues d'Aubervilliers

Les policiers "chargent et envoient des gaz lacrymogènes au milieu des groupes" d'exilés. Yasin comprend que, désormais, les policiers veulent les disperser. Avec son ami Ali, ils s'engagent donc dans une rue adjacente. Mais là aussi, "les policiers nous ont pris en chasse", rapporte le jeune homme. Un petit groupe s'est engouffré en amont du lieu de la charge dans la rue du Landy, suivi par la photojournaliste Frédérique Le Brun.

15h27 : un exilé inconscient et un coup de matraque télescopique pour éloigner les curieux

Ce petit groupe arrive quelques minutes plus tard dans la rue Flora Tristan. C'est là qu'à 15h27, un homme est mis en position latérale de sécurité (PLS) sous les instructions d'un policier. Difficile de s'assurer de la raison de ce malaise, mais tout, dans la vidéo, laisse à penser que la journaliste qui filme dit vrai: "Il y a un monsieur qui se sent mal après avoir reçu les gaz lacrymo"

"On va s'occuper de lui ne vous inquiétez pas, vous voyez il est avec ses copains, vous pouvez y aller s'il-vous-plait", demandent les policiers à des personnes qui l'entourent.

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Sur le trottoir d'en face, un migrant a lui aussi enclenché la caméra de son téléphone. "Vous n'êtes pas humains", crie-t-il aux policiers, tout en filmant l'homme qui est à terre. À sa gauche, un policier fait à nouveau usage de son spray de gaz lacrymogène et déplie sa matraque télescopique, faisant fuir quelques exilés. 

L'un d'eux, le bras en écharpe, s'avance vers le lieu où se trouve l'homme qui a fait un malaise. "Va là-bas, tu recules", lui hurle alors un policier, en lui assénant un coup de matraque télescopique. Il est repoussé par un autre policier, puis emmené à l'écart par un autre exilé.

16h : ordres, contre-ordres et charges de CRS

Ceux qui ont poursuivi leur chemin sur l'avenue croisent un autre groupe d'exilés qui repartent en sens inverse. Après une phase d'incompréhension totale de la direction à prendre, ils sont finalement tous sommés de s'engouffrer dans une rue perpendiculaire à l'avenue Wilson. Alors qu'ils avancent dans la direction indiquée, des jets de gaz lacrymogènes atterrissent devant eux.

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Alix Geoffroy, du Secours Catholique, filme la scène. "Que se passe-t-il ? Où allons-nous ?", l'interrogent des exilés. Alix se tourne vers les policiers pour obtenir des informations sur les raisons des jets de gaz lacrymogènes dans la petite rue où les migrants ont été dirigés : "C'est quoi votre plan ?" "C'est pas nous qui avons tiré", rétorque un agent. Comme on le voit sur cette vidéo, peu de temps après, les CRS chargent.

17h30 : des CRS font sortir des migrants d'un bus RATP, la sélection se fait au faciès

La nuit est tombée. Yasin tente, avec d'autres exilés, de se rendre au parc Rosa Parks, dans le 19e arrondissement de Paris. C'est là que les associations leur ont donné rendez-vous pour une distribution alimentaire. Ils embarquent dans un bus RATP de la ligne 153 pour s'en rapprocher.

"À notre arrivée Porte de la Chapelle, des policiers ont arrêté le bus et ont demandé au chauffeur d'ouvrir les portes", raconte Frédérique Le Brun. La journaliste commence alors à filmer la scène : des policiers font sortir les migrants. L'un des agents dit à ses collègues : "Il y en a encore plein là, regarde", comme on l'entend clairement sur la vidéo. "Qu'est-ce que vous faites avec votre téléphone ?", demande un autre agent à Frédérique Le Brun qui indique qu'elle est journaliste.

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Quels étaient les critères pour pour sortir ces personnes du bus ? La sélection se faisait manifestement au faciès. Ils demandent notamment à un homme portant un sac bleu de sortir. Sur le sac, il est écrit "Deliveroo", une entreprise de livraison de repas. Un homme noir est également sorti du bus, avant d'y être à nouveau admis par les policiers, après vérifications de son attestation. "J'avais peur, j'avais froid et j'avais faim", témoigne Yasin, sorti du bus avec d'autres de ses compagnons d'infortune. Deux semaines plus tard, il peine encore à parler de ce qu'il a vécu comme une "chasse à l'homme".

00h30, les migrants chassés d'un parc

En fin d'après-midi, le 17 novembre, Louis Barda, coordinateur à Médecins du monde, dit avoir reçu à sa permanence "cinq exilés non pris en charge le matin lors de l’évacuation, choqués et blessés pour certains, qui ont pu rencontrer psy et médecins". Il nous a transmis les certificats médicaux de certains d'entre eux, faisant état de blessures infligées, selon eux, par des forces de l'ordre.

Dans les nuits qui ont suivi l'évacuation, les centaines de migrants laissés sur le carreau ont cherché un lieu pour se réfugier. Une vidéo du journaliste Rémy Buisine, filmée à minuit et demi le jeudi 19 novembre, montre des migrants chassés du parc du millénaire Porte d'Aubervilliers. D'autres s'étaient installés sous des tentes au bord du canal. Ils sont eux aussi sommés de se déplacer, en pleine nuit sous la pluie, par des policiers. 

Le lendemain, un homme d'origine ghanéenne dit avoir reçu du gaz lacrymogène en plein visage, alors qu'il se trouvait sous sa tente. Un docteur de Médecins du monde l'examine pendant sa maraude. Il constate des "lésions sur l'ensemble du visage" qui "évoquent des séquelles de brûlures localement surinfectées par manque de soins".

Cette "traque" des exilés que dénoncent les associations, ce serait poursuivie jusqu'au lundi 23 novembre. Ce soir-là, des exilés, qui ont erré dans les rues depuis l'évacuation de Saint Denis, se retrouvent sur la place de la République. Ils en seront à nouveau délogés quelques heures plus tard.

Contacté par France Inter, la préfecture de police de Paris n'a pas souhaité nous répondre. Elle nous envoie vers son communiqué de presse rédigé conjointement avec la préfecture de la région Île-de-France et la préfecture de Seine-Saint-Denis et diffusé le 17 novembre. "La préfecture de Police et la préfecture de Seine-SaintDenis ont décidé de procéder au démantèlement de ce campement illicite, et de mettre à l’abri, avec les services de la préfecture de la région d’Île-deFrance, préfecture de Paris, ses occupants dans des structures d’hébergement temporaire réparties sur l’ensemble du territoire francilien", est-il notamment écrit. "Ce matin, 3000 personnes, dont 400 en famille, ont été prises en charge par les services de la préfecture de région d’Île-de-France, préfecture de Paris et se sont vues proposer une situation d’hébergement d’urgence", assure ce communiqué.