C'est un témoignage rare. Un an après le début du mouvement des "gilets jaunes", Stéphane, CRS, nous livre son ressenti des douze derniers mois. Entre "l'extrême violence" des manifestations parisiennes, la peur dans les rangs des forces de l'ordre, et "l'incompétence" de ses supérieurs.

"Gilets jaunes" à Paris, Acte 4, le 8 décembre 2019
"Gilets jaunes" à Paris, Acte 4, le 8 décembre 2019 © AFP / Hans Lucas / Amaury Cornu

Samedi 1er décembre 2018. Stéphane, CRS, est mobilisé pour la manifestation parisienne des "gilets jaunes". "Dès 8 h 30, 9 h du matin, on entendait sur les radios de la police que ça commençait déjà à 'grenader' et à partir à l'affrontement, chose qui est incroyable dans une manifestation. Là, on s'est dit : 'la journée va être très longue'." Ce premier samedi de décembre marque la première flambée de violences du mouvement des "gilets jaunes", notamment autour de l'Arc de Triomphe. À la fin de la journée, on dénombrera 270 interpellations, et plus de 200 blessés, tant côté manifestants que côté forces de l'ordre.

Devant l'Élysée, "on a 3 000 "gilets jaunes" qui passent devant nous, et on n'est que trois"

Stéphane, lui, se trouve en retrait des Champs-Élysées : il est posté devant des barrières sur 150 mètres de long, à 100 mètres de l'Élysée. "J’ai vu dans les yeux de mes collègues la crainte qu’on ne puisse pas tenir notre position. Si on avait été attaqué là où j’étais, on aurait pas pu tenir : l’Élysée tombait. À posteriori, ça fait vraiment peur", explique ce grand gaillard d'1,90 mètre. Car ce jour-là, tous les effectifs sont répartis dans la capitale : en cas de besoin, pas de renfort possible. "Si on avait été vraiment 'enfoncés' au niveau de l’Élysée, personne ne pouvait nous secourir."

“Quand vous avez 3 000 “gilets jaunes” qui passent devant votre barrière, vous vous dites : là, s’ils réalisent qu’on est que trois et que l’Élysée est à 100 mètres, on va peut-être téléphoner à la famille pour leur dire qu’on les aime et qu’on ne sera pas là ce soir.”

Une semaine plus tard, le 8 décembre, le CRS change de poste : il se retrouve cette fois en haut des Champs-Élysées. "Et là, ça a été la guerre. Je me suis dit : 'je vais sans doute y passer'", se remémore-t-il. Les manifestants lancent des projectiles "avec tout ce qui leur tombe sur la main". Une bombe agricole explose à un mètre de Stéphane : "Si elle avait explosé au niveau de ma tête, je serais mort. Ça se joue à un mètre parfois, la vie ou la mort."

Stéphane, 45 ans, a participé aux trois quarts des mobilisations des "gilets jaunes" depuis le 17 novembre 2018
Stéphane, 45 ans, a participé aux trois quarts des mobilisations des "gilets jaunes" depuis le 17 novembre 2018 © Radio France / Thibault Lefèvre

8 décembre : "à ce moment-là, on ne se pose pas la question de la légalité ou de la déontologie"

Pourtant rompu à l'exercice des manifestations en vingt ans de CRS, Stéphane est effaré devant la rage des manifestants. Il dit voir face à lui "des gens qui voulaient en découdre, ils avaient de la bave qui leur coulait de la bouche, c'était des animaux". 

"Il y avait vraiment de la haine, les gens voulaient tuer du flic, tout brûler, tout casser. Je me suis dit ce jour-là : 'il va y avoir des morts'. Côté policiers, côté manifestants, ou les deux."

Pas de mort au final, mais au moins 120 blessés parmi les manifestants. Stéphane reconnaît l'emploi de "moyens disproportionnés" par la police : "Au lieu de balancer trois tirs de LBD, on en tire 20, 30, 40. À ce moment-là, on ne se pose pas la question de la légalité, du code pénal ou de la déontologie. Moi, je vous parle de survie. [...] Il y avait au minimum 3 000 personnes devant nous sur les Champs, et nous on était 80 !" 

"Le niveau de violence chez les manifestants était tel que pour y répondre, il a fallu avoir encore plus de violence. C'est ce qui a occasionné tous les blessés qu'il y a pu avoir avec les LBD et les grenades." 

Les policiers et gendarmes paniquent, face à une situation qui dégénère et leur échappe. 

"On se disait : qu'est-ce qu'on fait ? On quitte notre position et on s'enfuit en courant, on tient jusqu'à la mort, on sort notre pétard, on fait quoi ? Si on se fait "enfoncer", on fait quoi ? Et on n'avait pas de réponse."

Pas de réponse des supérieurs. Là est le problème. Stéphane assure qu'il ne veut pas "se dédouaner" sur le dos de sa hiérarchie, mais selon lui, les faits sont là : au début de la crise, la direction n'a pas été à la hauteur. 

"On pense toujours qu'on est commandés par des gens compétents, et on se rend compte que non"

Au cours de ces journées de chaos, Stéphane se rend compte qu'il ne peut pas se reposer sur ses chefs. "On pensait avoir une hiérarchie et des têtes pensantes de bon sens, professionnelles, qui prenaient les bonnes décisions", poursuit le CRS. "_Mais on s’est très vite rendu compte qu’il y avait eu de très très mauvaises décisions de prises au niveau des effectifs de terrain_, et que la tactique prévue n’était pas du tout en phase avec ce qu’il se passait.

Stéphane note un problème "récurrent" au ministère de l'Intérieur : "On a toujours un train de retard sur les événements. On va modifier notre façon de faire, mais après un événement. Il n'y a pas d'anticipation." En attendant un sursaut de la Place Beauvau, les forces de l'ordre sont "en sous-effectif, dispersées dans Paris, en manque de moyens, fatiguées, tout le monde crie au secours, il n'y a pas de renforts", déplore le CRS.

"La qualité d'un commandement, on ne le voit pas en temps de paix : on le voit quand ça chauffe sur le terrain. Eh bien là, le 1er et le 8 décembre, ils ont été mauvais. À la préfecture de police de Paris, au ministère, ils n’ont pas pris l’ampleur de la situation."

Et par dessus-tout, ce qui pèse à Stéphane, c'est le “manque de reconnaissance” du gouvernement envers les forces de l’ordre. “C’est grâce à ces quelques milliers d’hommes que la République a tenu bon", estime-t-il. 

"Si les gens sont encore en poste dans les ministères, que notre Président est encore en poste, c’est grâce à eux. Et personne ne le dit.”

Après ces flambées de violences à Paris, la situation a évolué ; le décideurs ont changé de tactiques. Mais si la doctrine a changé, elle tombe désormais dans l'excès inverse : "Aujourd'hui, là où il faudrait 10 policiers, ils en mettent 30. Quand il faut 10 barrières ils en mettent 25, et quand il faut une compagnie de CRS ils en mettent trois. Ils se sont rendus compte qu'ils avaient fait des boulettes. On ne se retrouvera plus dans des situations comme en décembre, mais parfois c'est trop", juge Stéphane. Autour du palais présidentiel par exemple, "même les collaborateurs de l'Élysée se plaignent parce qu'il y a trop de contrôles".

Des ronds-points aux affrontements : "Ça a été très mal géré politiquement, il n'y a eu que du déni et de la fermeté"

Il faut savoir que Stéphane n'a pas toujours été dans l'affrontement avec les manifestants. "Jusqu'à fin novembre 2018, dans le fond, j'étais à moitié 'gilet jaune'. Je trouvais anormal la hausse des taxes sur le gasoil, les réformes du gouvernement Macron..." Le "flic" se souvient des premiers samedis de mobilisation, où il côtoie les manifestants et discute avec eux, dans la sérénité. Il rencontre même une manifestante avec qui il vivra une brève histoire, et qui reste aujourd'hui une 'amie fusionnelle'. Sur les rond-points, "il n'y avait pas du tout de tensions, juste des revendications très fortes. Malheureusement, ça a été très mal géré politiquement. Il n'y a eu que du déni et de la fermeté."

Résultat : la récupération du mouvement par des groupes violents... mais pas que. Stéphane a aussi vu beaucoup de manifestants "ordinaires" avoir des comportements qui l'ont terrifié. "Les black-blocs hyper-violents, les hooligans sur de gros matchs de foot, on les connaît et on sait comment les prendre. Mais là, c'était des gens de la population. _Des gens de la classe populaire, des ouvriers, des sans emploi, qui se transformaient en bêtes sauvages_."

"Et pour que des gens 'lambda' se transforment comme ça, c’est qu’il y a un réel souci en France. Et pas depuis l’année dernière : c’est une cocotte-minute qui a explosé en décembre, mais qui couvait depuis des années."

Depuis cet été, les mobilisations ont largement décliné partout en France. Pourtant, le 29 octobre dernier, un sondage montrait que 76 % des Français estimaient que le mouvement des "gilets jaunes" était loin d'être terminé. S'il devait reprendre de l'ampleur, comment réagirait Stéphane ? "On fera ce qu'il faut pour que l'ordre règne. Quel que soit le type de personnes que l'on a en face de nous.

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