Quelle place prennent les chiens dans l’évolution ? D'où leur vient cette joie de vivre et cet attachement presque inconditionnel à l'être humain ? Pourquoi les philosophes ont-ils mis du temps à s’y intéresser ? De quoi les chiens sont-ils des symboles ?

D'où vient la joie des chiens ?
D'où vient la joie des chiens ? © Getty / Silvia Vellozo / EyeEm

La vie du philosophe Mark Alizart a croisé celle d’un chien : Luther. Sa mort l’a plongé dans un grand deuil. Absolument pas spécialiste des chiens, quand il a vu dans quelle tristesse la disparition de son chien le plongeait, voulant comprendre, il a décidé de philosopher sur l’animal de compagnie... Il publie Chiens et était invité vendredi dernier au club de La Tête au carré... Extraits.

L’homme et le chien 

Dans la littérature scientifique, on est revenu aujourd'hui de l’idée longtemps répandue que le chien serait un "loup domestiqué". En réalité, le chien et l’homme ont co-évolué : le chien a un peu domestiqué l’homme. Il semblerait que le chien soit apparu il y a 45 000 ans au moment où Homo Sapiens est en pleine mutation. 

Il y a même une hypothèse : si on se demande qui a tué Néanderthal…  Ça pourrait être le chien. Il ne l’a pas tué, bien sûr, mais le fait est qu’on ne trouve pas d’ossements de chien chez Néanderthal et qu’on en trouve chez Homo Sapiens : la présence du canidé a ses côtés a peut-être été un avantage évolutionniste qui a pu faire la différence. 

Demain les chiens ? 

Un livre d’anticipation de Clifford Donald Simak décrit un monde aux mains des chiens. L’homme a disparu et n’est plus qu’un lointain souvenir. Une dystopie étonnante puisque lorsqu’on imagine la disparition de l’homme de la planète on a tout de suite deux choses en tête : soit des robots, des cyborgs ou une espèce animale un peu moins évoluée aujourd’hui, mais qui pourrait succéder aux hommes : le singe (La planète des singes par exemple). Clifford Donald Simak, lui, a pensé aux chiens...

Les philosophes et les chiens ? 

Ils s’y intéressent de plus en plus, mais il y a eu un retard à l’allumage ! 

Pendant longtemps, à cause de préjugés, les philosophes n’étaient pas intéressés par les animaux. Cela commence à changer à partir des années 1960 avec Deleuze, Derrida... À l’époque, leurs écrits faisaient rigoler. On ne parlait pas d’animal à la fac de philo ! Mais ils font entrer l’animal dans la culture philosophique. 

Mais ce qui est frappant chez Deleuze, c’est que c'est le loup qui passionne. L’animal sauvage a une prime. Il est plus noble. Même quand on déconstruit l’anthropocentrisme, on ne peut pas s’empêcher d’en avoir un petit peu. Et donc l’animal sauvage est plus proche de l’image que l’on se fait de l’Animal, plus valorisante que le chien. 

Le chien fait dérailler les concepts du philosophe : il s’intéresse à un animal, mais c’est un animal qui n’a pas envie d’être un animal : il sort de l’animalité pour aller vers l’Homme. Et  accepte sa domestication. 

On en est encore à La Fontaine. Le Chien et le Loup : c’est le loup qui rencontre un chien bien gras bien nourri, mais quand il observe de plus près il découvre la trace d’un collier sur le cou : il lui reproche de payer son bien-être avec sa liberté : « Tu as payé ta liberté d’un plat de lentilles ! » 

Ce sont les Américains, qui dans les années 1980 / 1990 vont s’intéresser aux animaux. Donna Haraway, féministe, s’est dit : « Mais au fond, ne faudrait-il pas arrêter de projeter des images de virilité sur les animaux en pensant qu’il y a des animaux plus virils, plus nobles, plus sexy que d’autres ? Et pourquoi ne pas s’intéresser aux chiens ? »

Aujourd’hui, il y a un biologiste qui publie La vérité sur les chiens, une bande dessinée hilarante qui démarre en déclarant qu’ils ont gagné la guerre de l’évolution. La Terre a été conquise par les loups il y a 35 000 ans, ils étaient alors les maîtres absolus de la forêt. Et aujourd’hui : on compte 100 000 loups et 700 millions de chiens.
 

Le chien entre le loup et l’homme

Le chien est entre la culture et la nature. Il n’est pas assignable à une place en particulier. C’est pour cela que dans l’Antiquité, les chiens sont représentés comme des dieux du passage : des passeurs. Comme Anubis, le dieu qui prépare les morts à rencontrer le dieu des morts. Comme Cerbère qui garde les enfers. Et Axolotl chez les Aztèques qui est le dieu des jumeaux. Donc le chien est le dieu des polarités dialectiques

Plus proche de nous : Saint-Christophe est un saint christophore : qui porte le Christ pour lui permettre de franchir un torrent. Jusqu’au Moyen-Âge, Saint-Christophe était représenté en cynocéphale : un homme avec une tête de chien (ce qui perturbait les gens). C’est l’ancêtre du loup-garou. Aujourd’hui, Saint-Christophe est le saint patron des taxis. D’emblée le chien a été perçu comme un intermédiaire. 

La particularité du lien entre le chien et l’homme

Le chien comprend la direction du regard de l’homme. Un cognitiviste a montré que les hommes sont les seuls animaux évolués à avoir un blanc de l’œil : une sclérotique qui permet de voir où vous regardez. Le chien est également capable de le faire... Mais c'est le seul ! 

D’où vient la joie de vivre du chien ? 

On ne sait pas trop. Est-ce un "imbécile heureux" ? Comme Rantanplan, Dingo, Pluto… Soit est-il simplement heureux d’être "planqué" comme dans la fable de La Fontaine, soit c’est un vicieux qui aime souffrir… On parle également de néoténie, une forme d’immaturité. Pour Mark Alizart, peut-être que sa joie ressemble à celle des parents vis-à-vis de leurs enfants : une joie d’être perpétué dans son espèce.

Ecouter l'intégralité de l'entretien avec Mark Alizart dans La Tête au carré

9 min

Les Chiens dans La Tete au carré

Par France Inter
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