Le confinement a obligé l'économie à stopper les machines. Le gouvernement se porte au secours des entreprises à coups de milliards. Quid des gens qui travaillent pour elles ou pour la société ? Ont-ils vraiment envie ou intérêt à revenir au "monde d'avant" ? Entretien avec la philosophe Joëlle Zask.

Manifestation de chauffeurs Uber à Lyon en 2015
Manifestation de chauffeurs Uber à Lyon en 2015 © Getty / .

Métro-boulot-dodo, on y retourne ? Du cadre sup à l'agent de sécurité, des femmes de ménage aux enseignants, beaucoup sont devenus des archétypes de "l'homme pressé" (parfois comme des citrons). Mais l'ouvrier sous pression et sous-payé, la technicienne de surface sur-exploitée, le cadre au bord ou au fond du gouffre ont-ils une petite chance d'y voir plus clair demain, après le confinement ?

"Une bascule est possible, mais elle ne sera pas immédiate. Des perspectives nouvelles s’ouvrent, mais il va falloir se battre, et éviter que ce soit pire qu’avant", estime la philosophe Joëlle Zask. Elle est responsable d'un master de philosophie "Interactions sociales et démocratie" à l'université d'Aix-Marseille, est autrice dernièrement d'un essai, "Quand la forêt brûle" (Premier Parallèle). Elle est au cœur des réflexions environnementales et des questions de démocratie.

"Le pouvoir politique est bien plus puissant que ce qu'il a bien voulu montrer"

Beaucoup aspirent à un retour à la normale rapidement, mais qu’est-ce que la normale ? "Est-ce qu'une société qui repose sur les inégalités de fortune, la précarité ou le harcèlement, est une société normale ?", interroge la philosophe.

D'autres aspirent à un changement fondamental, mais elle constate que les citoyens n'ont pas encore saisi l'opportunité de faire pression politique en ce sens.

"Or nous avons sous les yeux la démonstration que le pouvoir politique est bien plus efficace que ce qu'il a bien voulu montrer ces dernières années, qu'il peut faire des choix qui changent vraiment la donne. Ainsi est démontré qu'il pourrait tout à fait favoriser une organisation plus bienveillante pour les gens. Mais les citoyens devraient eux aussi réaliser leur propre force politique", explique Joëlle Zask.

"Cette efficacité politique se découvre au détriment de l’efficacité politique des individus"

"Bien sûr des gestes de solidarité importants voient le jour, mais leur signification est sociale, 'humaine', et ils ne relèvent pas d'une démarche politique, pour l'instant en tout cas" remarque la philosophe. "Notre capacité de citoyen est en berne, alors qu'il faudrait redoubler de vigilance, notamment sur les questions écologiques, sur les deals qui sont passés entre le gouvernement et les grandes entreprises françaises."

"La tâche des publics politiques est immense, leur pouvoir d’initiative est considérable"

Pour elle, il est en effet "criminel" de ne pas assortir les aides aux entreprises de conditions environnementales. L’État montre qu’il a des cartes en mains pour imposer des choses, mais lesquelles ? Une aide au chômeurs, une aide aux artisans, des décisions qui amènent à considérer les professeurs comme ressources inépuisables ?

"Bien sûr, il faut aider les entreprises", la philosophe ne le conteste pas, mais pour éviter de repartir sur le tempo frénétique de nos organisations, "il faut être assez nombreux, une majorité, pour barrer la route des climatosceptiques comme Bolsonaro ou Trump" et imposer des choix moins nocifs, pour les humains comme pour l'environnement.

"La tâche des publics politiques est immense, leur pouvoir d’initiative est considérable, c’est là que gît la plus grande responsabilité. C’est ce que les jeunes qui marchent pour le climat ont voulu montrer à des adultes dont l’inaction paraît délirante" dit-elle

"Des groupes politisés pourraient faire pression pour que ça change vraiment."

Des signes lui donnent toutefois des raisons d'espérer, notamment la multitude d’initiatives locales, depuis plusieurs années. Elle cite les expériences de jardins partagés, de réappropriation des places publiques par les citoyens, de responsabilisation de chacun pour le trottoir devant chez soi. "Il suffit de partir d'un détail, parfois, comme de se rendre compte que les mauvaises herbes sont belles et utiles, pour dénouer une pelote d'aberrations sur lesquelles nos organisations reposent", remarque Joëlle Zask.

Mais pour elle, il ne faut pas compter sur les entreprises pour tirer ces ficelles-là et sortir la société de ses blocages. "Si le management reste indexé sur les seuls critères de compétitivité et de rentabilité, et non d'égalité, de diversité, d'innovation, rien ne changera. Le monde économique restera désincarné et contraire aux besoins humains fondamentaux." C'est la politique qui pourra l'imposer par ces choix.

Quand les finalités du management sortent des standards capitalistiques, le mode d’organisation change aussi : "Pilotage, écodesign, aménagement, care, voilà des programmes de régulation des interactions humaines dont les buts sont à chaque fois spécifiques", explique la philosophe.

Et en tant qu'intellectuelle, Joëlle Zask conclut : "Il faudra trouver les bonnes histoires, les bonnes images, les bonnes notions, pour favoriser la bascule et avancer vers des récits de vies communes plus humaines et plus durables, plus heureuses."

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