En fait, ce n’est qu’à partir du milieu du XVIIIème siècle que le mot grippe a désigné une maladie… Avant cela, il n’avait rien de médical et on l’employait notamment pour parler des animaux. La grippe était à la fois une dent pointue, un croc ou bien alors une griffe. La griffe du chat par exemple.

D’où le verbe gripper, au sens d’attraper subitement. Le chat grippe un morceau de poisson sur la table – ça marche aussi avec la viande. Et ça marche avec les personnes. Au XVème siècle, on retrouve le verbe gripper dans le langage des escrocs et des voleurs. On disait d’un bandit qu’il avait grippé une bourse pleine de pièces d’or – ça marche aussi avec les pièces d’argent.Il y a donc la griffe, le croc. Il y a le verbe, gripper, venu d'agripper. Et puis il y a le sens figuré. Au XVIIème, on appelait grippe un incident qui arrive subitement : une querelle, une dispute. Un homme qui se mettait brusquement à crier, on lui disait alors : « Voyons, quelle grippe vous prend ? » Aujourd’hui, c’est « Quelle mouche vous pique ? »

Sachant que la grippe valait en outre pour un coup de tête ou un caprice. Saint-Simon évoquant le duc de Noailles : « Un homme de grippe, de fantaisies, d’impétuosités successives… » On disait grippe aussi pour coup de foudre ; l’amour vu comme une sorte d’envoûtement. On retrouve le mot chez Corneille : « Que tant de fous et d’amoureux qui se sont perdus par leurs grippes… » La grippe comme mauvaise influence. D’où l’italien influenza. D’où aussi l’expression « prendre quelqu’un en grippe » ; une soudaine antipathie…

Et donc au XVIIIème, le mot devient une maladie et bien sûr pas n’importe laquelle : celle qui vous tombe dessus sans qu’on comprenne pourquoi, un mal dont on ignore les causes et qui vous coupe les jambes sans prévenir. Ça vous griffe de partout et ça vous rend bizarre, ne cherchez pas, c’est la grippe !

Ou peut-être doit-on dire « les » grippes, car il y en a plusieurs. D’ailleurs, dès que l’on qualifie la grippe, elle inquiète d’emblée davantage. La grippe tout court, ça ne fait pas peur, mais la grippe aviaire ou la grippe porcine, c’est autre chose ! Sans parler de la grippe de cheval, qui signifie communément une grippe carabinée – pas rassurant non plus, la carabine… On est très loin du chat qui griffe.

Et puis il y a eu la grippe asiatique, la grippe espagnole et la grippe mexicaine… Même si l’on ne dit plus mexicaine, maintenant, on dit grippe A. Y’a plus de pays incriminé, plus non plus d’animal. Juste une lettre, on ne vexe personne.

Tant pis donc pour le A, il est associé à la grippe. De même que le moteur d’une voiture : quand il ne tourne pas, on dit qu’il est grippé. Aujourd’hui, c’est le monde qui est grippé, courbaturé du fait d’un virus qui l’a subitement agrippé. Le tout premier remède face à grippe, disent les médecins, c’est le repos. Malheureusement le monde, c’est bien connu, il ne sait pas se reposer…

Chronique (Le Dernier Mot) du 11/09/09 dans "Et pourtant elle tourne"

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