Alors que l'Italie ferme ses portes, une nouvelle route de l'immigration est en train d'émerger, via le Maroc et l'Espagne. Des migrants d'Afrique subsaharienne qui se retrouvent bloqués au Pays Basque. Dans ce contexte, qui se noue autour de drames, la police est débordée et les habitants se mobilisent.

Sur la place de la mairie d'Irun, les migrants trouvent un peu de réconfort
Sur la place de la mairie d'Irun, les migrants trouvent un peu de réconfort © Radio France / Jade Peychieras

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon leurs syndicats, la Police aux frontières a interpellé et raccompagné près de 16 000 personnes en Espagne depuis le début de l'année 2018, contre "seulement" 7 500 en 2017. "Il y a quatre ou cinq ans, on nous demandait de faire une quinzaine d'arrestations par mois !" s'amuse amèrement Frédéric Ivanier, chef d'une brigade de nuit à la PAF d'Hendaye et délégué Unsa-Police. "Aujourd'hui, nous sommes débordés", poursuit-il. 

Selon Christophe Castaner, qui a fait un déplacement au Perthus et à Madrid il y a quelques semaines, l’Espagne a enregistré une augmentation de 150% des entrées sur son territoire ces derniers mois, avec 48 000 entrées irrégulières provenant du Maroc, soit par la Méditerranée, soit via les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Le ministre de l'Intérieur a aussi annoncé une "coopération accrue" avec l'Espagne. 

Une compagnie de CRS, une centaine d'hommes, est d'ores et déjà venue renforcer les rangs. Pas suffisant, dénoncent les syndicats de police. "On réclame une quarantaine de fonctionnaires supplémentaires, et des véhicules en état ! On nous les a promis, mais ils ne viennent pas", se désole Frédéric Ivanier.

Une frontière poreuse

Espace Schengen oblige, la police ne peut pas se fixer à la frontière entre l'Espagne et la France pour la surveiller en permanence. Mais près du pont Saint-Jacques ou celui de Béhobie, au dessus du fleuve Bidassoa qui sépare les deux pays, les voitures de police et les camions de CRS patrouillent régulièrement.  Au petit matin, dans la journée, ou en soirée, quelques migrants chargées de sacs et de valises tentent le passage. Combien réussissent à rejoindre Hendaye ? Plusieurs dizaines par jour, selon nos estimations. Pour les autres, interpellés par la police dans le cadre de procédures simplifiées : retour à Irun, côté espagnol. 

"Dans l'immense majorité des cas, surtout la nuit, la police espagnole ne prend même plus la peine de se déplacer pour récupérer les migrants raccompagnés à la frontière", assure Frédéric Ivanier, de la police aux frontières. Sans moyen de rejoindre la Croix rouge espagnole, ils dorment dans la rue. 

Alors parfois, devant une femme avec un enfant, sachant le sort qui l'attend, la police préfère détourner le regard, et laisser passer. "On se fait taper sur les doigts, explique le délégué Unsa Police. Et en plus, on passe pour les méchants. On fait juste notre boulot, mais on a la sensation que quelque chose cloche, poursuit-il. Il nous arrive d'interpeller quelqu'un, de le renvoyer à la frontière aux autorités espagnoles, et de retrouver cette même personnes quelques heures plus tard dans les locaux de la PAF, trois fois, quatre fois, cinq fois par jour !" 

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La frontière espagnole, nouveau point de convergence

Par Jade Peychieras

Ceux qui réussissent à passer la frontière tentent ensuite de rejoindre Bayonne, plus au nord. Tous les moyens sont bons, "passeurs, taxis espagnols aux tarifs exorbitants, stop, covoiturage, bus...", liste le policier. Le bus, c'est le numéro 316, celui qui relie Hendaye à la capitale basque. Au petit matin, à 6h12, il fait nuit noire quand le premier bus arrive. Des silhouettes encapuchonnées montent dans le véhicule et s'installent au fond. Mais quelques arrêts plus loin : la police, à nouveau, qui fait signe au chauffeur de s'arrêter. "Pièce d'identité, s'il-vous-plaît", lance un CRS. Les silhouettes encapuchonnées sont obligées de descendre. 

Cet épisode, Diallo l'a déjà vécu à cinq reprises. Ce Guinéen de 22 ans explique qu'il n'a plus d'argent pour payer un nouveau ticket de bus. "J'ai fui la Guinée à cause de la violence", raconte-t-il, installé sur une petite chaise en bois place de la mairie à Irun, côté espagnol. "Mon père a été tué par des bandits, et j'ai eu peur. C'est dangereux !" Il a préféré partir. Après le Sénégal, la Mauritanie, l'Algérie et le Maroc, il a traversé la Méditerranée sur un zodiac, et est arrivé à Irun il y a trois semaines. 

Des associations espagnoles se mobilisent...

Comme lui, ils sont une centaine, en moyenne, en permanence, bloqués à la frontière. Une trentaine de nouveaux migrants arrive chaque jour. Pour les aider, des associations et des citoyens espagnols se mobilisent. "Tout à coup, on a commencé à voir arriver beaucoup de migrants dans les rues de Irun, qui dormaient dans la rue, sans manger", raconte Josune, une mère de famille qui n'a pas supporté de voir la situation se dégrader. "Alors on leur donne des informations, pour qu'ils sachent où dormir, même si l'on sait qu'il n'y a pas assez de place. On leur donne aussi des vêtements, on sert le petit-déjeuner, et surtout on leur donne un soutien psychologique : on danse, on chante, on joue aux cartes, on raconte des blagues..." 

A côté d'elle, Amaïa est elle aussi habitante à Irun : "C’est logique. À mesure qu’ils ferment des passages en Italie, les migrants changent de route. Ici, la mairie renvoie la responsabilité au gouvernement basque, et le gouvernement basque au gouvernement central... Au final, à qui la faute ? Ça remonte beaucoup plus haut. Ces politiques européennes, c’est une honte qu’un jour on va devoir payer... Ces personnes ont vécu des choses dramatiques !"

...Et les citoyens basques de l'autre côté de la frontière

Une quarantaine de kilomètres plus au nord, sur les bords de l'Adour à Bayonne, quelques migrants profitent d'un beau Soleil d'automne. C'est ici que l'association Diakité a vu le jour en octobre. "Tout le monde, les voisins, les amis, disait qu'il y a avait du transit migratoire par la gare routière", se souvient Maïté Etcheverry, étudiante en droit et aujourd'hui présidente du collectif. Un fait surprenant dans cette région peu habituée aux flux de migration. "On est allés voir, pour discuter avec les migrants. On s'est aperçus que ces gens n'avaient pas mangé depuis deux ou trois jours, qu'ils n'avaient pas de vêtements adaptés pour le froid de l'hiver, et qu'ils allaient dormir dehors"

Avec quelques copains, ils s’organisent pour prêter leurs canapés. Puis le mouvement prend de l'ampleur. "Aujourd'hui, nous sommes déjà 200", estime Maïté. La mairie accepte alors de leur prêter un local désaffecté, celui de l'ancien CCAS, et fournit le repas de midi. Le reste provient de dons "Nous avons plusieurs dortoirs, un réfectoire, un pôle transports pour les aider à trouver un bus, une infirmerie", détaille l'étudiante, en nous faisant visiter les lieux. 

Panchika, elle, est infirmière libérale, elle vient passer trois heures par semaine au centre pour prodiguer des soins. "Ils sont dans un état de santé que l'on peut imaginer quand on vit sans maison, sur la route, sans aucun suivi médical, soupire-t-elle. Il y a des enfants, des femmes enceintes..." 

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L'accueil s'organise à Bayonne

Par Jade Peychieras

Sans compter les séquelles psychologiques... Hawa, cheveux tressés jusqu'au bas du dos, a fui la Guinée-Conakry il y un mois et demi. Elle raconte l'enfer qu'elle a déjà vécu, à seulement 18 ans. "Chez nous, il y a une crise politique. Quand on manifeste, la police et les militaires nous tirent dessus, à balles réelles, comme sur des animaux. Il y a aussi des disparitions. J'ai perdu un de mes frères comme ça, on a fouillé les prisons, sans succès"

Elle aussi est passée par la Mauritanie, puis l'Algérie où elle "se cachait dans la forêt avec les autres femmes pour dormir". "J'ai été violée au Maroc, raconte-t-elle. Puis nous avons pris un zodiac pour traverser la Méditerranée. Nous sommes restés trois jours sur l'eau. Une femme enceinte est morte, on a dû la passer par dessus bord, et j'ai perdu ma petite fille de cinq ans, elle n'a pas survécu au froid", poursuit Hawa, alors que les larmes inondent son visage. "Nous sommes arrivés en Espagne, puis ici à Bayonne, et les policiers nous empêchent de monter dans les bus sans carte d'identité ou passeport. Mais nous n'avons pas ça, nous n'avons jamais connu ça ! On fuit notre pays, on fuit la mort, on arrive ici et on ne veut pas de nous. On commence à comprendre qu'il n'y a aucun endroit où ça ira mieux. Tous, on souffre. On imaginait avoir une meilleure vie. Ici." 

Pour essayer de trouver cette meilleure vie, Hawa aimerait poursuivre son exil jusqu'en Allemagne, un espoir auquel elle s'accroche comme une bouée au milieu de la mer.

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