L'entrée de la cour d'assises de la Haute-Loire
L'entrée de la cour d'assises de la Haute-Loire © Radio France / Deniau

Ainsi, le procès de Matthieu se poursuit à huis clos. Des raisons qui ont conduit un jeune homme de presque 18 ans à tuer une de ses camarades de classe, nous n’en saurons rien. De ses explications, de son évolution depuis le meurtre, des témoignages, des expertises, de l’enquête, de tous les enseignements de ce drame, les journalistes, relais de l’information, en sont privés. Pourtant, la famille d’Agnès, la jeune fille assassinée, est favorable à un procès public. Mais c’est Julie, une autre victime de Matthieu, violée un an plus tôt, qui s’oppose à la levée du huis clos. La loi est ainsi faite : le huis clos est de droit dès l’instant où une des victimes mineures le réclame. Pourtant, cette semaine, les débats sont consacrés au meurtre d’Agnès, et pas au viol de Julie. Mais même si la famille d’Agnès souhaite des débats publics, c’est la décision de Julie sur ce point qui l’emporte.

La jeune fille a bien entendu de bonnes raisons de réclamer ce huis clos. La presse n’a pas toujours été très respectueuse de sa vie privée ces derniers temps. Au moins 3 publications ont révélé une partie de son identité, et son avocate raconte que peu avant le procès, sa mère a été pourchassée jusque sur son lieu de travail par une équipe de télévision. Mais en quoi ce huis clos total va-t-il la protéger de telles dérives (par ailleurs condamnables) ?

Et plus globalement, quelles sont les conséquences de cette volonté farouche d’empêcher le débat judiciaire de devenir un débat de société ? Dans cette affaire, la question n’est pas de savoir comment Matthieu a violé et tué, ni même de tout connaître de l’existence de ses victimes. La question est de savoir comment un jeune homme qui a commis un viol s’est retrouvé placé dans un établissement scolaire classique au sein duquel il risquait de récidiver. La question est de savoir ce que les experts ont aujourd’hui établi de sa personnalité. La question est de savoir ce que la société, par l’intermédiaire de l’institution judiciaire, souhaite répondre à de tels actes. Toutes ces questions et toutes ces réponses seront donc débattues et tranchées dans le huis clos de la cour d’assises de la Haute-Loire, et la société n’en connaîtra que le verdict. C'est-à-dire une décision brute et potentiellement incompréhensible.

Car nombre de verdicts ou de jugements ont, ces derniers mois, suscité la perplexité, la polémique, l’indignation. A chaque fois ou presque, c’était au terme de procès à huis clos. Les peines prononcées étaient la plupart du temps admises par les rares témoins de ces audiences mais pas à l’extérieur. Une fois qu’elles se retrouvaient jetées en pâture brutalement hors les murs du palais de justice, elles apparaissaient au yeux de l’opinion publique pour certaines trop sévères, pour d’autres trop clémentes, mais toujours incomprises.

A l’issue du procès de Youssouf Fofana et de ses complices, bien que les peines prononcées aient été proches de celles réclamées par le ministère public, le ministre de la justice de l’époque, en écho aux manifestations de certains, a cru bon de réclamer un appel. Au terme du second procès, les peines furent pour la plupart similaires à celles qui avaient été prononcées la première fois. Même scénario à la fin du procès dit des « tournantes de Fontenay », un autre ministre de la justice se prononça publiquement pour un appel du parquet général parce qu’une partie de l’opinion publique réclamait « par principe » des peines plus sévères. Plus récemment, des leaders politiques critiquèrent le jugement à des peines de prison avec sursis des agresseurs du RER D à Evry et à une peine de prison ferme d’un jeune manifestant anti-mariage-pour-tous*. Ces polémistes n’avaient aucune connaissance du dossier ni du droit en général, mais ils affirmaient que les premiers avaient bénéficié d’une trop grande indulgence et le second d’une sévérité inacceptable.

Non, le huis clos ne protège personne. Le chroniqueur judiciaire qui suit bien souvent des affaires délicates, n’est pas un irresponsable. Qu’il travaille à la radio, à la télé, dans la presse écrite, il n’assiste pas à l’audience dans le but de révéler au public tout ce qu’il entend et voit sans avoir engagé auparavant une réflexion sur les conséquences de ses écrits. Rares sont les victimes ou les témoins qui ont eu à se plaindre d’un compte rendu d’audience qui n’aurait pas respecté leur témoignage, leur vie privée, leur douleur.

Les archives n’oublieront jamais qu’un jeune homme prénommé Matthieu a commis des faits de viols puis de meurtre sur Julie puis sur Agnès, en 2010 et 2011, dans le Gard et au Chambon-sur-Lignon. Mais les archives ne contiendront jamais les détails précieux des longs débats d’une cour d’assises qui, au-delà de juger, cherche à comprendre, à travers les dérives d’un accusé, les erreurs ou les faiblesses de la société dans laquelle il a évolué. Dans laquelle nous évoluons. Le huis clos entretient l’incompréhension, l’incompréhension alimente la peur, la peur nourrit le rejet.

*Ce procès n’était pas à huis clos mais aucun journaliste n’y assistait, ce qui revient au même dans cette démonstration.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.