Lui : Qu'est-ce que j'ai mal aux jambes ! Elle : Arrête un peu de grogner. Lui : T'as vu le temps qu'on est resté à faire la queue ? En plus, dehors, il faisait froid. Je suis congelé. Elle : Mais maintenant on est rentré, il fait chaud et puis je suis sûre que ça va te plaire. Ils arrivent dans la première salle. Des tableaux de la Normandie. Des bords de mer et la campagne sous la neige. Lui : C'est dingue, le monde qu'il y a. Comment veux-tu qu'on y voie quelque chose ? Et puis, c'est pas bien éclairé. Elle : Si, c'est parfaitement éclairé. Regarde comme c'est beau. Tu reconnais ? Etretat, Trouville, Honfleur... Lui : Oui, c'est la mer, quoi... Comme tous les autres tableaux à côté. Partout la mer. Partout la Manche. Elle : On pourrait retourner à Honfleur, non ? C'était sympa ce petit week-end qu'on s'était offert l'an dernier. Lui : Et quand y'en n'a plus, y'en a encore ! Maintenant, le port du Havre ! Elle : Tu voudrais pas qu'on retourne à Honfleur ? Lui : Ben dis donc ça a bien changé, le Havre. T'as vu ce que c'est devenu ? Elle : On irait dans le petit hôtel qui donne dans la rue piétonne. Lui : Tiens, c'est pas Jean-Louis Borloo là-bas ? Il a repris sa coupe de cheveux d'avant. Il a l'air tout perdu. Elle : Il essaye juste de comprendre comment fonctionne son audio guide. Ils passent devant Jean-Louis Borloo, qui essaye de changer la langue de son audio-guide. Par erreur, il a appuyé sur la touche « japonais ». Puis elle se plonge dans le petit livre avec lequel elle est venue. Une courte biographie du peintre. Elle : Tu savais, toi, qu'à l'origine, il s'appelait Oscar-Claude ? Lui : Jean-Louis Borloo ? Elle : Non. Monet ! Oscar-Claude Monet. Et d'ailleurs, ses parents l'ont toujours appelé Oscar ! Lui : Oscar Borloo, ça sonne bien aussi... Elle : Regarde, là, c'est Saint-Lazare, les trains qui partent en Normandie. Tu as vu cette intensité ? Cette profondeur dans les bleus ? Lui : Pour faire Paris – Le Havre, ça met combien de temps ? Elle : Arrête avec Le Havre ! Moi, j'aime beaucoup Le Havre. Lui : Enfin la reconstruction, franchement, c'est pas une réussite. Tout ça à cause de qui ? Elle : D'un point de vue architectural, c'est très intéressant. Lui : A cause des Alliés ! C'est eux qui ont tout détruit avec leurs bombardements. Et le résultat, c'est qu'il n'y a plus que du béton. Elle : Mais c'est très beau, le béton ! Et puis tu ne vas tout de même pas reprocher aux Alliés d'avoir libéré la France ! Deux personnes, à côté, leur font signe de se taire. « Chut ! » Ce sont des touristes américains. Lui : Bon ça va ! On peut parler ! On n'est pas dans une église ! Y'a des gens qui dorment, c'est ça ? Y'a des bébés qui font la sieste ? Non ! Alors... C'est que de la peinture ! Moi aussi, j'en ai fait de la peinture ! Elle : Quand ça, tu as fait de la peinture ? Tu ne m'as jamais dit que tu avais fait de la peinture ! Lui : Et nos volets, l'été dernier ? Elle : Mais ça, ce n'est pas de la peinture ! Lui : Comment ça, ce n'est pas de la peinture ? En plus, t'as pas cessé de me dire que j'étais super doué ! Je crois même que tu m'as explique que j'avais une belle profondeur dans les bleus ! Elle : Oui, tu es doué pour les volets, mais tu ne fais pas de l'art ! Lui : Ils ne sont pas beaux, nos volets ? Elle : Ecoute, on en reparlera le jour où nos volets seront exposés au Grand Palais ! Tiens, ce n'est pas Bernard Kouchner, là-bas ? Il n'a pas l'air en forme. Lui : Sa femme non plus d'ailleurs. Elle : Mais qu'est-ce qu'elle fait ? Tu as vu ce qu'elle vient de faire ? Lui : Oui, j'ai vu... Elle vient de lui taper dessus avec son audio guide. Elle : Elle doit lui en vouloir de s'être fait éjecter comme un malpropre. Lui : Il n'avait qu'à pas y aller. Personne ne l'obligeait. Est-ce que j'y suis allé, moi, dans le gouvernement ? Elle : On ne t'a jamais proposé de devenir ministre. Lui : Peut-être bien, mais le résultat, c'est que moi, je n'ai pas été viré et que, du coup, je ne tire pas la tronche à l'expo Monet ! Elle : Si, tu fais un petit peu la tronche. Lui : Non, je ne fais pas la tronche. Elle : Si, un petit peu... Ils passent devant Bernard Kouchner, en train de se masser l’épaule qu’il vient de se faire frapper. Puis elle l'entraîne vers les tableaux peints à Argenteuil. Le bassin, le pont du chemin de fer et puis les fameux coquelicots. Lui : Tiens, il me fait penser à ma grand-mère, celui-là. Elle : Les coquelicots d'Argenteuil ? C'est vrai ? Il te rappelle quoi de ta grand-mère, ce tableau ? Lui : Il me rappelle sa boîte à sucres. Elle avait ces coquelicots-là sur sa boîte à sucres, ma grand-mère. Elle : C'est bien, c'est un début, on progresse... Dans les salles suivantes, ils ne se disent plus rien. Il pense à sa grand-mère. Elle, elle pense à Honfleur. Les voilà arrivés devant une série de meules de foin. Lui : Dis donc, il aimait bien les meules de foin. Elle : Il essayait de capter les différences de lumière... Lui : La lumière sur des meules de foin... Il n'avait vraiment que ça à foutre. En vrai, c'était quoi, son métier, à Monet ? Elle : Comment ça, son métier ? Lui : Dans la vraie vie, comme métier, il faisait quoi ? Elle : Son métier, c'était peintre. Lui : Ah d'accord, je comprends mieux... Tiens, ce n'est pas Hervé Morin, là-bas ? Elle : Le type qui est en train de sauter sur son audio guide ? De loin, comme ça, j'ai du mal à le reconnaître. Ils se rapprochent du type. C'est en effet Hervé Morin, qui continue de piétiner les morceaux de son audio-guide, devant la série consacrée à la cathédrale de Rouen... Ils traversent la salle et se retrouvent maintenant au milieu des Nymphéas... Lui : Ben ça, tu vois, j'aime bien. Autant je ne suis pas trop meule, autant là je trouve ça réussi. Elle : Parce que ça te rappelle encore ta grand-mère ? Elle avait les nymphéas sur son calendrier ? Ou bien alors sur des coussins ? Lui : Non. Tu vois, ce côté à la fois flottant et aérien, cette douceur dans les tons, cette tendresse dans les reflets, ça me rappelle notre week-end à Honfleur. Elle : Regarde, là-bas, c'est Eric Woerth ! Lui : Tu veux que je réserve à Honfleur pour le week-end prochain ? Elle : Tu as vu ce qu'il est en train de faire ? Lui : A moins que tu préfères qu'on se fasse un week-end au Havre ? Elle : Non ! Pas ça ! Faut pas faire ça ! Lui : D'accord, d'accord, t'énerve pas, on va retourner à Honfleur ! Elle : Il est en train de bouffer son audio guide !!! Chronique ("Les Amants du Boulevard") du 29.11.10 dans le "5/7 Boulevard".

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