Lui : Je n’arrive pas à dormir. Il secoue ses jambes sous la couette. Lui : Je n’arrive pas à dormir.

Il lui pose la main sur l'épaule et vient lui parler dans l'oreille.

Lui : Je n'arrive pas à dormir. Elle : Tu me réveilles pour me dire que tu ne dors pas ? Lui : Je crois que je fais une insomnie. Elle : Et pourquoi tu me réveilles ? Lui : A ton avis, je dois faire quoi ? Elle : La seule chose qu'on doit faire quand on n'arrive pas à dormir, c'est de laisser dormir ceux qui dorment. Lui : Mais maintenant que tu ne dors plus, dis-moi, je dois faire quoi ? Elle : On ne réveille pas quelqu'un qui dort ! Lui : Mais toi, tu as toujours de bons conseils. Qu'est-ce que je dois faire pour m'endormir ? Elle : Tu n'as qu'à compter les moutons. Elle lui tourne le dos. Lui : Pour compter les moutons, il faut que je ferme les yeux ? Elle : Essaie d’abord les yeux ouverts. Lui : Quand j’ai les yeux ouverts, je vois le plafond et le lustre... Et les fissures autour du lustre. Elle : Tu n’as qu’à compter les fissures, après tu dormiras. Lui : Il y a six fissures et je ne dors toujours pas. Elle : Alors essaye les yeux fermés. Il ferme les yeux. Lui : Les yeux fermés, je ne vois plus rien. Elle : Imagine le plafond et recompte les fissures. Lui : Ça y est, je revois les fissures. Il y en a toujours six. Il rouvre les yeux et s'assoit. Elle lui tourne toujours le dos. Lui : Elle ne marche pas, ta méthode. Tu as de meilleures idées d'habitude. Elle : A 3 heures du matin, je n'ai pas de meilleure idée. Lui : Eh bien fais un effort ! On ne va pas passer la nuit comme ça ! Elle : Je dormais. Lui : L'autre jour, c'est toi qui as eu l'idée de faire une moussaka pour mes parents. C'était une bonne idée. Ils étaient ravis, mes parents. Elle : Je dormais. Lui : Pour la faïence de la douche aussi, c'est toi qui as eu l'idée. Coller des étoiles de mer pour cacher les rayures sur la faïence, il fallait y penser. C'était une excellente idée. Non ? Tu en penses quoi finalement du résultat ? Elle : A 3 heures du matin, je ne pense rien. Sauf à mon oreiller. Lui : Tu ne te cognes pas dedans ? Elle : Dans mon oreiller ? Lui : Dans les étoiles. Tu ne te cognes pas dans les étoiles lorsque tu prends ta douche ? Elle : Non, je ne me cogne pas. Et là, j'essaie de me rendormir. Lui : Elle était quand même très réussie, cette moussaka. C'est vrai qu'après la quiche aux choux, on n'avait plus trop faim, mais elle était réussie. Comme mon crumble aux marrons. Mon père s'est resservi deux fois. Elle : Arrête, je vais vomir. Lui : Tu n'as pas aimé mon crumble aux marrons ? Non ? Il lui pose de nouveau la main sur l'épaule. Il lui caresse le cou. Il lui caresse le dos, puis passe une jambe au-dessus de la couette. Lui : Et moi, tu m'aimes ? Vu qu'on ne dort pas ni l'un ni l'autre, tu sais qu'on aurait pu... Enfin bon, tu vois ce que je veux dire. C'est peut-être un petit câlin qui nous aiderait à dormir. Tu n'aimerais pas un petit câlin ? Elle : A 3 heures du matin, je n'aime rien ni personne. Pas plus toi qu'un câlin ou que ce crumble aux marrons donc calme-toi et pense à autre chose. Il rentre sa jambe sous la couette et se rallonge. Il regarde le lustre puis compte les rais de lumière que font sur le plafond les phares des voitures qui passent dans la rue. Un moineau déphasé s'est mis à piailler dans un jardin voisin. Lui : Et la taxe carbone, tu en penses quoi ? Taxer ceux qui polluent, tu crois que c'est une bonne chose ? Elle : Mais je me fous de la taxe carbone ! Lui : Ah bon ? Ça n'est pas important, pour toi, l'avenir de la planète, savoir quel monde on va laisser à nos enfants ? Préserver l'environnement ? Elle : A 3 heures du matin, j’en n’ai rien à battre de l'environnement. Alors maintenant tu recomptes les fissures ou tu recomptes les moutons et si tu ne vois pas les moutons, essaye avec des vaches ! Lui : D'accord, je vais tenter les vaches. Il referme les yeux. Elle : Très bien. Je suis sûre que ça va marcher. Lui : Non, pas exactement. Là, pour l’instant, je vois ta mère. Elle : Oublie ma mère et pense à un animal. Lui : Je fais ce que peux, mais ça ne vient pas. Je ne vois que ta mère ! Elle : Alors compte un truc sur ma mère. Si ça se trouve, ça va fonctionner. Lui : Je vais compter ses cheveux. Elle : Voilà, très bien, compte ses cheveux ! Dans deux minutes tu dormiras. Maintenant, c’est elle qui s’assoit. Elle tapote son oreiller. Lui : Ça ne marche pas avec ses cheveux. Je vais essayer avec ses rides. Elle : Pour son âge, ma mère a très peu de rides. Lui : Elle en a tout de même plus qu’on a de fissures au plafond. Elle : Elle est à peine plus ridée que moi ! Lui : 26… 27… 28… Elle : Là, tu comptes les rides de ma mère ? Lui : Je termine le visage. Elle : Mais tu es monstrueux ! Lui : 43… 44… 45… Maintenant j’attaque les plis du cou. Elle : Mais ça ne compte pas, les plis du cou ! Elle se palpe le cou. Lui : 110 … 111… 112… Pareil pour l’autre sein… Elle : T’as vu les seins de ma mère ? Quand as-tu vu les seins de ma mère ? Lui : Là, j’arrive sur les cuisses, mais j’ai du mal à distinguer rides de vieillesse et vergetures… 205… 206… 207… Elle : Tu trouves que moi aussi, j’ai beaucoup de vergetures ? Lui : 305… 306… 307… Elle : Parce que tu sais, les vergetures, on ne peut pas faire grand chose… Lui : 405…406…407… Elle : Tu vas trop vite, ce n’est pas possible. Tu dis n'importe quoi. Lui : Là, je compte les voitures. Elle : Tu ne vois plus ma mère ? Lui : Si, je vois toujours ta mère, mais elle conduit des voitures… 505, 506, 507... Et il y a des petits moutons qui hochent la tête sur la plage arrière. Il se rendort. Elle regarde le plafond. Elle lui met la main sur l'épaule. Elle : Dis, tu ne penses pas qu'on devrait bazarder ce lustre ? Hein ? Et tu ne trouves pas que ton père s'est un peu empâté ? Hein ? Et toi, au fait, tu ne m'as pas dit, tu en penses quoi, de la réforme des retraites ? Chronique ("Les amants du boulevard") du 28.09.2010 dans le "5/7 boulevard")

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