Elle défile avec une copine, mais lui, il n'est pas là... La copine : Donc finalement, il n'a pas voulu venir ? Elle : En fait, il avait un rendez-vous super important. La copine : Parce que son avenir et celui des générations futures, ce n'est pas super important ? Elle : Il avait prévu de venir. Simplement, il n'a pas pu décaler son rendez-vous. La copine : Mais il soutient le mouvement ? Elle : Ah oui... Il soutient le mouvement à fond. Il est remonté comme jamais ! La copine : Qu'est-ce que c'était son rendez-vous ? Elle : On dirait qu'il y a moins de monde que la dernière fois, non ? Elle : C'est pas Bernard Thibault, là-bas, sous la banderole ? Il fait plus grand qu'à la télé... La copine : De toute façon, les flics diront comme d'habitude qu'il n'y avait personne. Elle : Et pourquoi ils disent toujours ça ? La copine : C'est juste qu'on ne compte pas de la même façon. Eux, quand il y a dix personnes, par principe ils n'en voient que cinq alors que nous, on en voit quinze ! Et quand c'est à Marseille, par tradition on arrondit toujours au million supérieur. Tu ne m'as pas dit ce que c'était son rendez-vous si important ? Elle sent vibrer son téléphone portable dans sa poche. C'est lui. Elle s'éloigne un peu et décroche... Lui : Alors elle est chouette, ta manif' ? Il pleut pas trop ? Elle : Tu aurais du venir, il y a Bernard Thibault. Lui : Et tu as mangé des merguez ? Elle : Non, je n'ai pas mangé de merguez, je m'étais fait réchauffer du gratin de pâtes avant de venir. Lui : Une manif' sans merguez, ça n'est pas une manif' ! Allez, il faut que j'y retourne. Amuse-toi bien et drague pas trop les lycéens ! Elle : C'est ça... Fous-toi de moi ! Elle raccroche et rejoint sa copine... La copine : Je te voyais plus ! Où tu étais ? Elle : Je refaisais mon lacet. T'as vu, pour l'occasion, j'ai mis des lacets rouges ! La copine : Monique a fait pareil. Elle est derrière avec Jean-Claude. Lui, il s'occupe de la sono. Elle : Mais tu crois que ça va fonctionner ? La copine : La sono ? C'est pas sûr. Elle déconne à chaque fois. Elle : Non, je te parle de la manif'. Tu crois que le gouvernement peut encore reculer ? La copine : Évidemment que j'y crois. Tant que la loi n'est pas promulguée, il est toujours possible d'inverser le rapport de force. Et même si ça ne marche pas, il faut montrer qu'on n'est pas d'accord ! Toi, t'as envie de travailler jusqu'à 80 balais ? Elle : Le texte dit 62 ans. La copine : Oui, mais à force de reculer l'âge de départ à la retraite sans augmenter le montant des pensions, on sera bientôt contraint de bosser comme en Chine ! Elle : En Chine, ils bossent jusqu'à 80 balais ? La copine : En Chine, ils bossent de la naissance jusqu'à la mort. Elle sent de nouveau vibrer son téléphone portable dans sa poche. C'est encore lui. Elle s'éloigne un peu et décroche... Elle : Qu'est-ce que tu veux encore ? Lui : Je veux simplement savoir si t'as tapé la bise à Bernard. Elle : Il est à la tête du cortège. Lui : Et pourquoi toi, tu n'y es pas ? Elle : Et toi, pourquoi tu n'y es pas ? Tu sais, c'est important d'être ici. Faut montrer qu'on n'est pas d'accord. Lui : Mais toi, de toute façon, tu n'es jamais d'accord... Elle : C'est ça... Fous-toi de moi ! Elle raccroche et rejoint sa copine... La copine : T'as vu, sur le trottoir ? Il y a François-Marie Basnier. Elle : Le gigolo de mamie Liliane ? La copine : Tiens, tu peux tenir ma pancarte ? Je vais prévenir Monique et Jean-Claude. Elle : Et moi alors, qu'est-ce que je dois faire ? La copine : Tu n'as qu'à crier des slogans ! Elle : Mais il faut que je crie quoi ? La copine : Tu n'as qu'à inventer ! Fais-toi plaisir et fais du bruit ! La voilà maintenant toute seule avec sa pancarte. Sans trop réfélchir, elle se lance... Elle : La retraite, c'est la fête ! François-Marie avec nous ! La retraite, c'est la fête ! François-Marie avec nous ! Et un ! Et deux ! Et trois zéros ! On n'est pas des Chinois ! On n'est pas des Chinois ! Elle : On n'est pas des Chinois ! La copine revient en courant... La copine : Mais t'es pas bien. Tu t'entends ? Elle : Tu m'as dit de crier des slogans. La copine : Je t'ai pas dit de crier des bêtises. Elle : J'ai un peu mal aux pieds. Tu peux reprendre ta pancarte ? Elle sent une nouvelle fois vibrer son téléphone. Elle s'assoit sur le trottoir et décroche. Sa copine s'assoit à côté... Elle : Qu'est-ce qu'il y a cette fois ? Lui : Et alors, ce mouvement social ? Tu t'éclates ? Elle : Et toi, tu en es où ? Tu t'es rien cassé ? Lui : Moi, franchement, je suis au top. Le prof est très sympa et j'apprends super vite. Je maitrise déjà le backspin. Ça te dirait que je te montre, ce soir, comme je maîtrise bien le backspin ? Elle : Et ça ne te dérange pas de prendre un cours de golf pendant que je manifeste ? La copine : C'est ça son rendez-vous ? Je le crois pas... Lui : Moi, je pense simplement que la réforme est nécessaire et que maintenant que le texte est voté, c'est complètement grotesque d'aller gueuler dans la rue. Elle : Figure-toi que moi aussi je pense que la réforme est nécessaire ! Seulement, il y a d'autres réformes possibles ! Là, le gouvernement a décidé de tout faire peser sur les salariés, qui doivent travailler plus longtemps, c'est ça qui est injuste et scandaleux. On pourrait, à l'inverse, privilégier la hausse du montant des cotisations ou bien la taxation des revenus du capital ! Lui : On doit travailler plus longtemps parce qu'on vit plus longtemps ! Elle : Pourtant, en Bolivie, ils font exactement l'inverse. Ils sont en train d'abaisser l'âge de la retraite à 58 ans... Lui : Mais ils ne sont pas comme nous, ces gens-là ! La Bolivie, tu m'en reparleras ce soir, là il faut que je te laisse. J'ai mon caddy qui s'impatiente. Elle : C'est ça, va faire des mamours à ton caddy... Elle raccroche et observe le cortège. Bernard Thibault est loin désormais. Sa copine la regarde et sourit... La voisine : Tu as été géniale. Il faut absolument que je te présente Bernard. Elle : D'abord, je voudrais manger des merguez. Chronique ("Les amants du boulevard") du 09.11.2010 dans le "5/7 Boulevard".

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