Après chaque attentat le risque d'amalgame entre islamiste et musulman resurgit. C'est ce que craignent des professeurs qui travaillent en banlieue : ils redoutent que leurs élèves se sentent stigmatisés et que les déclarations de ces derniers jours attisent des tensions qui s'étaient pourtant apaisées.

Des professeurs craignent l'amalgame et la stigmatisation des élèves musulmans
Des professeurs craignent l'amalgame et la stigmatisation des élèves musulmans © AFP / Hans Lucas/Myriam Tirler

Beaucoup de travail effectué sur les questions de laïcité, depuis les attentats de 2015. Mais après seulement dix ans de carrière comme professeur de français dans l'académie de Créteil, Alaïs Barkate a malheureusement déjà beaucoup d'expérience dans la manière de parler des attentats avec ses élèves. En 2015, elle avait utilisé les caricatures de Charlie Hebdo, comme elle le raconte : "Mes élèves à l'époque étaient des 4e et des 5e. Ils avaient bien compris qu'on parlait des intégristes et je me souviendrai toujours d'un élève de 5e en larmes après les attentats et qui me disait 'Mais madame, je suis musulman et je ne suis pas coupable. On va dire que je suis coupable mais ce n'est pas ça pour moi l'islam. Pour moi, ce ne sont pas des vrais musulmans'."

"Aujourd'hui, c'est la tristesse de cet élève-là ce jour-là à laquelle je pense et à laquelle je serai peut-être, moi ou mes collègues, confrontée à la rentrée, le lundi 2 novembre"

"Violent pour beaucoup de mes élèves"

Pour ce jour particulier, pour son retour dans son collège de Fontenay-sous-Bois, dans le Val de Marne, après le drame qui a frappé l'un de ses collègues, Alaïs Barkate veut surtout écouter ce que les élèves auront à dire. Elle s'attend à beaucoup de questions. Dans sa classe, elle a l'habitude de travailler sur la liberté d'expression. L'enseignante a un rituel, qui s'appelle "Coup de coeur, coup de gueule", qui permet aux élèves de s'exprimer, d'échanger, d'argumenter. Elle n'a jamais eu de difficultés à parler de religion. 

Les circonstances de l'assassinat du professeur de Conflans-Sainte-Honorine ont fait écho à ce qu'elle pratique dans sa classe. "Quand j'ai entendu la manière dont Samuel Paty avait discuté avec ses élèves des caricatures, très modestement, je me suis un peu reconnue", confie Alaïs Barkate. "Je me souviens en 2015 avoir imprimé des caricatures et bricolé des caches avec des bouts de papier blanc le plus opaque possible et des bouts de scotch. On a d'abord posé des mots sur ce qu'était le terrorisme, parce que mon travail en tant que professeur de lettres modernes, c'est de trouver les mots les plus justes possible. Et à la fin de la séance, mais à la fin de la séance seulement, j'ai donné la possibilité à mes élèves, s'ils le souhaitaient et seulement s'ils le souhaitaient, de voir partiellement ou totalement les caricatures"

Un autre professeur, d'histoire-géographie, Florent Ternisien d'Ouville, redoute aussi que ses élèves se sentent stigmatisés. Il enseigne au lycée Jean Renoir à Bondy en Seine Saint Denis et est responsable syndical pour le Sgen-CFDT pour l'académie de Créteil, qu'il connaît bien. Il s'inquiète du climat politique et médiatique de ces derniers jours : "Ça doit être un petit peu violent pour beaucoup de mes élèves. Ils lisent, ils voient les généralités qui peuvent être faites sur l'islam et sur les musulmans. Il y a beaucoup d'amalgames. C'est quelque chose de pesant pour eux." 

"Ils sont très clairs sur l'islamisme"

Il a aussi l'impression qu'on noircit le tableau. "Je suis très en colère du portrait qui a été fait, précise l'enseignant, notamment ce portrait d'une école qui serait totalement apeurée, qui n'oserait pas évoquer les problèmes, avec des élèves qui seraient en voie d'islamisation rampante, un islamisme qui serait très présent", explique Florent Ternisien d'Ouville. "Je ne reconnais pas du tout mon école et mes élèves là-dedans. Eux, dans la très grande majorité des cas, ils sont très clairs là-dessus."

"Les dénonciations les plus virulentes de l'islamisme que j'ai entendues étaient souvent celles de mes élèves." 

Ces dernières années, selon lui, la question de l'islam était au contraire beaucoup moins présente. Tout le travail sur la laïcité commençait sans doute à porter ses fruits, comme il l'explique : "C'est quelque chose qui était un peu passé à l'arrière-plan ces dernières années par rapport à il y a 4 ou 5 ans. La question de l'islam, la question de la religion occupent moins de place dans mon lycée qu'en 2015. Les choses se sont un peu apaisées, c'est peut-être ça aussi la laïcité, le vivre-ensemble. C'est une impression que d'autres collègues m'ont relayée aussi dans d'autres établissements." Le professeur d'histoire-géographie insiste sur le travail au long cours. Pour lui, il ne suffit pas de défendre les valeurs de la République, il faut surtout les faire vivre si on veut avoir une chance de les transmettre, de les partager. C'est un travail de réflexion, d'écoute à mener avec les élèves, mais pas en un jour ou en une semaine. 

Pour Florent Ternisien d'Ouville, "Les déclarations très martiales du type 'on va être extrêmement ferme et il y a une guerre à mener' ne vont pas faire avancer les choses. Je pense pas qu'on convainc les gens en leur menant la guerre, en leur assénant des choses, en leur disant qu'il faut absolument qu'ils les pensent. Il y a eu des réactions qui cherchent à profiter de cet événement pour pousser un agenda politique. Je trouve ça triste. Il y a des problèmes à certains endroits, on ne le nie pas, mais il y a aussi plein d'endroits où ça se passe bien.