C’est un rituel, une habitude et c’est assez pratique : les jours de conseil des ministres, la presse motorisée peut se garer rue du Cirque, une petite perpendiculaire au Faubourg Saint-Honoré. A une centaine de mètres du palais de l’Elysée. Il y a là quelques places réservées pour la presse, il y a des barrières sur les places réservées et puis il y a en permanence un jeune monsieur en uniforme. Ce n’est pas toujours le même monsieur en uniforme mais c’est toujours un jeune monsieur en uniforme – à croire qu’il n’y a que les débutants qui acceptent le poste, à moins que ce ne soit en fait un bizutage d’avoir à surveiller les places réservées de la rue du Cirque - « eh, tête de clown, ça te dirait d’aller amuser le trottoir ? »C’est un rituel, une habitude. Quand on arrive au niveau du jeune monsieur en uniforme, celui-ci jette un œil à la voiture puis il en jette un autre (ou le même) aux barrières. Soit il est très en forme et il enlève alors lui-même une barrière. Soit il est moyennement en forme et d’un coup de tête il nous invite à enlever nous-mêmes une barrière. Soit il n’est pas en forme (mal dormi, mal mangé, mal digéré) et il dit non. Bien qu’il y ait au moins trente mètres de libres, il dit qu’il n’y a pas la place pour la Twingo de France Inter ou alors il dit n’insistez pas, il est catégorique, la presse n’a jamais eu le droit de se garer rue du Cirque ! Et pas la peine d’expliquer qu’il se trompe et que les flics sont débiles et que c’est un scandale et qu’on le fera savoir à ses supérieurs ! Pas la peine de s’énerver. Si le gros con en uniforme a dit non, c’est que c’est non et puis voilà. On peut aller se prendre une prune ailleurs.Mais ce jour-là, le jeune monsieur en uniforme n’était pas un gros con, c’était plutôt un jeune monsieur très fin, très poli et portant très bien l’uniforme – le bleu ne va pas forcément à tout le monde… A peine m’étais-je engagé rue du Cirque qu’il avait déjà ôté quatre barrières sur les places réservées. De quoi stationner au moins trois Twingo. Après un créneau remarquable et un claquage de portière également très réussi, j’ai alors entrepris de remercier le bizut pour son dévouement. « C’est vraiment très sympa, vous m’avez fait gagner du temps ». Puis : « vraiment c’est très sympa, les autres n’en font pas tant. » Puis : « sympa vraiment c’est très, vous maniez très bien les barrières »… Un simple salut de la main aurait sans doute suffi.Toujours est-il qu’en m’éloignant après avoir abreuvé le jeune monsieur de compliments, je l’entends parler à son tour et ce que j’entends me fait sursauter. Ce que j’entends, c’est :- Je t’aime bien.Je me retourne. Non, je ne rêve pas, c’est bien le jeune monsieur en uniforme qui vient de parler, mais je ne suis pas totalement sûr de ce que j’ai entendu. Du coup, je me rapproche et je lui dis :- Pardon ?Et là je l’entends qui répète :- Je t’aime bien.Branle-bas de combat sous mon crâne, mais qu’est-ce que c’est que ce plan ? Qu’est-ce que c’est que cette déclaration au beau milieu de la rue du Cirque ? Moi je lui ai simplement dit qu’il était sympa, j’ai peut-être dit ‘vraiment très sympa’, mais c’était sans équivoque ! Non, j’ai du mal entendre. Je m’approche donc plus encore et le fait de nouveau répéter. Là, je redis :- Pardon ?Et cette fois j’entends mieux. Cette fois j’entends :- J’aime bien.- Qu’est-ce que vous aimez bien ?- Ben j’aime bien France Inter. C'est bien une Twingo France Inter que vous avez garée ?Me voilà rassuré en même temps qu’un petit peu déçu de la subite perte d’incongruité de la situation.- Vous aimez France Inter, vous avez bien raison.- C’est la radio que je préfère, avec Rires et Chansons…- Pardon ? (depuis ce jour-là, j’ai fait vérifier mes oreilles, tout va bien)- Rires et Chansons, vous connaissez ?- Oui bien sûr je connais, mais c’est quand même très différent de France Inter, c’est pour ça que je suis surpris.- C’est vrai, c’est différent mais justement c’est ce que j’aime, moi j’aime la différence. D’ailleurs c’est ça votre slogan…Le conseil des ministres allait bientôt finir. Il fallait que j’aille faire la sortie. Le rituel, l’habitude : tendre le micro aux ministres…- Je dois vous laisser, ils vont sortir. Merci encore pour les barrières.- Pas de quoi, c’est naturel. Et bon courage avec les clowns !Une fois encore j’ai failli dire « pardon ? », mais le jeune monsieur en uniforme était hilare et moi j’étais pressé. « Je t’aime bien », j’ai alors murmuré avant de quitter la rue du Cirque.

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