Le mouvement des "gilets jaunes", créé, organisé et défendu en grande partie sur les réseaux sociaux, donne lieu a un grand nombre d'intox. Certaines sont des faux évidents, d'autres sont plus sophistiquées. Dans les deux cas, beaucoup de gens les prennent au sérieux. Florilège non exhaustif.

Les gilets jaunes brûlent des pneus sur les Champs Elysées, à Paris, le 24 novembre 2018. Ils manifestent contre les taxes sur le carburant.
Les gilets jaunes brûlent des pneus sur les Champs Elysées, à Paris, le 24 novembre 2018. Ils manifestent contre les taxes sur le carburant. © Radio France / Benjamin Illy

Des "tués légers" lors des affrontements des Champs-Élysées

Sur Twitter et sur Facebook, une soi-disant capture d'écran de BFMTV circule, affichant en bandeau : "23 tués légers, 300 blessés graves" lors des affrontements sur les Champs-Élysées le 24 novembre. La publication est partagée près de 4 000 fois. Et si de nombreux internautes ne s'y méprennent pas, certains le prennent au sérieux. La preuve avec ces commentaires outrés : "Ils ont conscience de ce qu'ils disent, sérieux ?" "BFM dans toute sa splendeur", lit-on par exemple.

Sauf que c'est une fausse information. Cet article vient de Nordpresse.be, un site parodique. Si la capture d'écran provient bien de BFMTV, on voit que le texte du bandeau a été modifié. La police d'écriture ne correspond pas à celle de la chaîne. Voici ce que diffusait réellement la chaîne samedi 24 novembre, à l'heure indiquée (13 h 10) :

Le véritable bandeau de BFMTV affichait simplement "Violences sur les Champs-Élysées"
Le véritable bandeau de BFMTV affichait simplement "Violences sur les Champs-Élysées" / BFMTV

De plus, personne n'est mort pendant la manifestation des Champs-Élysées. "Le bilan humain c'est 31 personnes blessées, 24 parmi les manifestants dont une plus sérieusement à la main - sans doute en voulant ramasser une grenade - et sept parmi les forces de l'ordre dont une personne assez sérieusement blessée", a indiqué le préfet de police de Paris Michel Delpuech à l'AFP le lundi 26 novembre.

L'armée française envoyée pour contrer la manifestation des "gilets jaunes"

Cette fois, "l'info" vient de Conbini, un site parodique qui reprend les codes du vrai site d'information et de divertissement Konbini. Le 14 novembre, trois jours avant le début du mouvement, l'article affirme : "Une colonne de chars Leclerc, du 501e régiment de char (sic) de combat, a été aperçu (re-sic) à proximité de l'autoroute A1, en prévision de la manifestation du 17 novembre organisée par le collectif des gilets jaunes." Le tout, accompagné d'une photo montrant une cohorte de chars et un gilet jaune posé sur l'un d'entre eux. La publication est "likée" plus de 17 000 fois, sur le faux site, et partagée par plusieurs internautes outrés.

De nombreux internautes ont relayé cette fausse information
De nombreux internautes ont relayé cette fausse information / Conbini / Facebook

Mais là aussi, il s'agit d'un montage grossier. En zoomant sur le gilet jaune, on voit que la définition n'est pas la même que sur le reste de la photo. De plus, en recherchant l'origine de ce cliché, on découvre qu'il a été pris par un photographe de l'AFP, Janek Skarzynski. Il s'agit bien de chars français, mais aucune trace de gilet jaune sur la photo originale, qui date en réalité du... 28 avril 2015.

Le cliché original, sur le site de l'Agence France Presse.
Le cliché original, sur le site de l'Agence France Presse. © AFP / Janek Skarzynski

Pour ce qui est du contexte de cette photo, il n'a rien à voir avec une manifestation. La légende (en anglais) précise : "Quinze chars français et 270 soldats se rendent à Drawsko Pomorskie (au nord de la Pologne) pour un exercice de sept semaines."

La France n'a plus de Constitution 

"Il n'existe plus de Constitution en France depuis le 1er janvier 2017, plus de République, et donc pas de Président." Voici ce que l'on peut lire dans de nombreuses publications partagées par des comptes de "gilets jaunes", et notamment sur cette vidéo qui a engendré plus de 7 000 "likes" et près de 52 000 partages.

Cette vidéo, tournée le 21 novembre, a fait près de 52 000 partages... et est complètement fausse.
Cette vidéo, tournée le 21 novembre, a fait près de 52 000 partages... et est complètement fausse. / DR / Facebook

On retrouve aussi cette affirmation sur un blog Wordpress appelé "Kundalight", qui se décrit comme "un site généraliste mais avec une connotation dominante sur la spiritualité", évoquant par exemple "nos AM-is du Cosmos, et bien d'autres choses encore". 

Ce texte prétend démontrer que la Constitution aurait été "violée" le 1er janvier 2017, avec la création par Manuel Valls de "l'inspection générale de la Justice", une entité qui permettrait au gouvernement de contrôler la Justice. De fait, selon le site, la séparation des pouvoirs ne serait plus respectée, ce qui rendrait la Constitution caduque. 

Capture d'écran du blog "Kundalight"
Capture d'écran du blog "Kundalight" / Kundalight (auteur non précisé)

Interrogée à ce sujet par France Inter, Anne Levade, juriste et présidente de l'Association française de droit constitutionnel, nous explique que tout est "aberrant" dans ce syllogisme pseudo-constitutionnel. "D'abord, le Conseil d'État a déclaré le décret légal. Ensuite, il n'y a pas d'atteinte à la séparation des pouvoirs, puisque cette inspection générale des services judiciaires n'est qu'un service administratif, qui contrôle le fonctionnement des services judiciaires. Il ne s'agit pas de contrôler les décisions de justice, mais juste le bon fonctionnement de cette administration. Ça existe déjà dans la police, dans l'éducation nationale, etc."

Tout est aberrant dans cette histoire. Il n'y a pas de sujet, pas de sens... On est en plein délire conspirationniste - Anne Levade

"Et si on pousse vraiment plus loin, de toutes façons, il s'agit d'un décret, or un décret est soumis à la loi, elle-même soumise à la Constitution."

Emmanuel Macron peut être destitué

Sur les réseaux sociaux, un autre post du même genre appelle à écrire aux députés et sénateurs, pour "réclamer la destitution de Macron par mise en oeuvre de l'article 68 de la Constitution". 

Le post est accompagné d'une "lettre-type" à adresser aux élus. Elle dresse une "liste déjà bien trop longue des méfaits, des inconduites scandaleuses et des manquements graves à ses devoirs que M. Macron a commis en seulement 18 mois de mandat." On la trouve sur le site de l'UPR, l'Union Populaire Républicaine, un mouvement politique anti-européen présidé par François Asselineau. 

Que dit l'article 68 exactement ? Voilà sa définition telle qu'elle figure sur Legifrance :

Le Président de la République ne peut être destitué qu'en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l'exercice de son mandat. La destitution est prononcée par le Parlement constitué en Haute Cour - Article 68 de la Constitution

Cet article permet effectivement de destituer le Président de la République, mais seulement en cas de manquement grave. Yves Luchaire, professeur de droit à l'Institut d'Études Politiques d'Aix-Marseille, ironise : "Si la hausse des taxes est un manquement à ses devoirs, dans ce cas, n’importe quel acte du Président pourrait être sujet à destitution."

Dans ce cas, quels genres d’actes pourraient entraîner une destitution ? “C'est une bonne question puisque cela ne s’est jamais produit. Il faudrait vraiment qu’il y ait un comportement personnel" problématique, _"Par exemple des violences physiques sur son épouse_, peut-être… Des choses qui relèvent de la responsabilité pénale. On ne peut pas le destituer pour une décision politique. Quand Charles De Gaulle a décidé d’ouvrir la voie à l’indépendance de l’Algérie, le pays a aussi été divisé", rappelle-t-il.

De nombreux blessés pendant le 24-Novembre

Sur Facebook, plusieurs photos de personnes présumées blessées par les forces de l'ordre sur les Champs-Élysées circulent, comme ce cliché d'une femme d'un certain âge, la tête ensanglantée. Criant aux violences policières, il est partagé plus de 33 000 fois et suscite de nombreux commentaires : "La dictature est en marche" écrit un internaute, "Si c'est ça les CRS, et le respect des anciens alors ?" s'interroge un autre.

La publication montrant une soi-disant manifestante blessée le 24 novembre
La publication montrant une soi-disant manifestante blessée le 24 novembre / DR/Facebook

Mais là aussi, cette photo n'a rien à voir avec les "gilets jaunes". Comme l'indique l'AFP sur son compte Twitter AFP Factuel, ce cliché date du 1er mai 2016, et non pas du 24 novembre dernier. Rebelote avec cette publication d'un internaute, qui poste des photos de personnes blessées en prétendant là aussi qu'elles ont été "tabassées par les CRS".

Partagées plus de 137 000 fois, cette publication est là aussi, totalement fausse
Partagées plus de 137 000 fois, cette publication est là aussi, totalement fausse / DR / Facebook

Cette série de clichés, partagée plus de 137 000 fois sur Facebook, a suscité des commentaires tels que "Honteux", "CRS de merde", "Macron nous montre son vrai visage envers le peuple"... Sauf que là aussi, l'AFP rétablit la vérité : ces clichés datent d'autres manifestations et certaines n'ont même pas été prises en France.

Les gendarmes qui apportent leur soutien aux "gilets jaunes"

L'AFP démonte un autre "fake" qui circule sur les réseaux sociaux : la photo d'un homme en uniforme de gendarmerie, portant un message "Ne lâchez rien". Message que de nombreux "gilets jaunes" ont repris comme un message de soutien à leur cause, partagé plus de 180 000 fois. Sauf qu'il n'en est rien : l'Agence France Presse démontre que cette photo a été prise en 2016, à l'occasion d'une manifestation de policiers en colère.

"Les fake news autour des "gilets jaunes" suscitent énormément d'activité"

L'AFP Factuel, qui regroupe 21 journalistes dans 13 pays différents, traque les fausses informations, en les dénichant sur les réseaux sociaux ou en étant alertée par des internautes. “En ce moment, nous avons plein de signalements, les “gilets jaunes” suscitent énormément d’activité”, précise Guillaume Daudin, en charge du blog de fact-checking à Paris. 

D’où viennent toutes ces intox ? “Beaucoup sont relayées par des utilisateurs lambda, qui décontextualisent les images et disent des choses fausses. Elles peuvent aussi venir de personnes hostiles aux gilets jaunes. Il n’y a pas de portrait-type des pourvoyeurs de fausses informations.” Si certains montages grossiers sont facilement détectables, ce n’est pas le cas de tous. De plus, remarque Guillaume Daudin, “les internautes ont tendance à faire confiance à leurs proches et à partager eux-mêmes ce que leurs “amis” ont partagé.” Parmi les bons réflexes à avoir pour s’assurer de partager une vraie information, il conseille avant tout d’être observateur. 

Il faut vraiment regarder l’image, regarder les éléments de contexte. Si l’on voit des arbres feuillus alors qu’on approche de l’hiver, par exemple, des uniformes des forces de l’ordre qui laissent penser que ce n’est pas en France… - Guillaume Daudin

Il existe aussi des outils de recherche inversée d’images, pour retrouver la source d’un cliché. Sur ordinateur, il y a par exemple Google Images, et sur smartphone, Search by Image sur Android ou encore Reverse Image Search sur iPhone. “Nous essayons de dire que chacun est un peu responsable de ce qu’il partage sur les réseaux sociaux. Chacun doit vérifier si sa source est crédible, sinon, cela vient alimenter un peu plus la désinformation.” Car ces publications alimentent aussi la défiance envers les médias dits traditionnels. 

Google Images permet de retracer l'origine d'un cliché
Google Images permet de retracer l'origine d'un cliché / Google

Sur ces fausses images partagées, on lit souvent “Regardez, les médias français n’en parlent pas !” Et toutes ces publications qui jouent sur cette défiance marchent bien. - Guillaume Daudin

D’autant qu’il est souvent difficile de réparer les erreurs commises. “Souvent, le correctif est moins partagé que la fausse information de base.” Cependant, le travail de l’AFP Factuel commence à porter ses fruits : “Depuis 10-15 jours, certaines de nos vérifications sont davantage partagées que les intox de base. Et c’est suffisamment rare pour être souligné !

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.