"Le vélo et les mots ont toujours été dans des complots, des réciprocités frauduleuses, des échanges romanesques" écrit Jean-Louis Ezine, lui-même adepte de la petite reine.

Colette

  1. Colette a divorcé de Willy et a épousé Henry de Jouvenel, directeur (et rédacteur en chef) du journal Le Matin.Il la pousse à proposer des billets et reportages à ce qui était alors l’un des plus importants journaux de l'époque. C’est ainsi que Colette fut la première femme journaliste à suivre et écrire sur le Tour de France.Ce sera les derniers kilomètres de l’ultime étape du 10e Tour de France, Le Havre / Paris (317 kilomètres) qu’elle chronique dès le lendemain.

J’ai vu passer devant nous, tout de suite avalés par des tourbillons lourds, trois coureurs minces : dos noirs et jaunes, chiffrés de rouge, trois êtres qu’on dirait sans visage, l’échine en arceau, la tête vers les genoux, sous une coiffe blanche… Ils ont disparu très vite, eux seuls muets dans le tumulte ; leur hâte à foncer en avant, leur silence semblent les isoler de ce qui se passe ici. On ne dirait pas qu’ils rivalisent entre eux, mais qu’ils nous fuient et qu’ils sont le gibier de cette escorte où se mêlent, dans la poussière opaque, des cris, des coups de trompe, des vivats et des roulements de foudre.

Ce 28 juillet 1912, après un Tour marqué par la pluie, le froid, c’est sous un grand soleil qu’Odile Defraye triomphe. Il est le premier (d’une longue série) Belge à remporter l’épreuve.

C’est fini. Il n’y a plus maintenant que la piste immense du Parc des Princes, emplie d’une foule étale. Les cris, les battements de mains, les musiques, ne sont que brise au prix de la bourrasque qui m’apporta jusqu’ici et d’où j’émerge assourdie, la tête bourdonnante. Mais je vois encore, là-bas, très loin, de l’autre côté du cirque, je vois se lever, s’abaisser, comme les deux bielles minuscules et infatigables qui suffisaient à émouvoir cette tempête mécanique, les deux jambes menues du triomphateur.

Cet article et tous ceux qu’elle écrivit de 1911 à 1914 pour Le Matin, sont regroupés dans un recueil « Contes des mille et un matins » paru en 1970 chez Flammarion.

Antoine Blondin

Soumis au fameux questionnaire de Marcel Proust, lorsqu'on me demanda ; "Quelle est votre occupation préférée ?", je répondis : "Suivre le Tour de France", au discret étonnement du Landerneau littéraire. En leur temps respectifs, Proust avait dit : "Aimer" et, un peu plus tard, François Mauriac : "Rêver".

Ces mots sont ceux d’Antoine Blondin, le forçat de la plume qui couvrit pour le journal « L’Equipe » (et pour son propre plaisir donc) pas moins de 27 Tours de France. La plume de l’auteur de « L’École Buissonnière » (Prix des Deux Magots, 1949) et « Un singe en Hiver » (1959) contribue à forger la légende de la Grande Boucle.

Ecrivain, journaliste et conteur. Pour évoquer sa passion, lui qui aimait Baudelaire, Fitzgerald, le rugby et le Limousin, répond en 1970 devant les caméras de télévision une cigarette à la main et un Pastis sur la table : Les chroniques de Blondin sur le Tour ont été éditées sous le titre « Sur Le Tour de France » en 1979, recueil pour laquel il reçoit le Grand Prix de l’Académie Française. Un prix salué par le journaliste Maurice Vidal dans 270e numéro de « Miroir du Cyclisme » (n°270) :

Ce qui a étonné ses compagnons journalistes dans le fait que l'Académie Française ait attribué son Grand Prix de Littérature 1979 à Antoine Blondin, ce n'est pas que ce dernier soit reconnu comme un écrivain de premier ordre, c'est que la vénérable institution ait attendu si longtemps pour s'en apercevoir. Cela dit, elle a le mérite d'avoir couronné l'ami Antoine au moment où ce dernier venait de sortir, non pas un roman, mais une longue chronique sur le Tour de France, sa passion la plus pure. Son livre s'intitule précisément et tout simplement « Sur le Tour de France» (...). Nous n'aurons pas l'outrecuidance de parler du style étincelant de Blondin. Toute son œuvre en atteste. Il nous semble plus important dé dire aux amateurs de cyclisme que peu d'auteurs ont aussi bien parlé du sport qui leur est cher et de sa plus grande épreuve mondiale. Antoine Blondin a beau être le maillot jaune des humoristes, il nous a donné sur le Tour le livre le plus lucide et le plus sérieux. Quant à la forme... c'est du Blondin.

Louis Nucera

Tout commence vers la fin du mois de juillet 1934. Je viens d’avoir six ans : le pathétique entre dans ma vie. L’enfant n’attend pas l’âge de raison pour déraisonner.Quelques jours auparavant, juché sur les épaules de mon oncle, j’ai assisté à une émeute…Un champion cycliste en était la cause. Son nom ? René Vietto…C’est de cette époque que date mon estime pour René Vietto et, à partir de celle-ci, ma passion pour le vélo et le sport cycliste. Au fil des ans, elle ne s’émoussera pas ; elle s’aiguisera.

Elle s’aiguisera tant que Louis Nucera - puisque c’est de lui qu’il s’agit - adoubera l’idole de son enfance dans un de ses livres les plus célèbres « Le Roi René » en 1997.De Vietto en particulier au Tour de France en général, Louis Nucera était l’un des plus enthousiastes et prosélytes admirateurs de la Grande Boucle.Il en aimait la geste, l’effort, les hommes, la foule et l’enthousiasme des spectateurs.

L'addiction amoureuse de Louis Nucera pour le Tour n'est pas un cas isolé.En 1978, Bernard Pivot prouve lors d'une édition spéciale d'Apostrophes que sport et littérature font bon ménage :

### Michel Tournier En 1999, Michel Tournier écrit l’un de ses derniers ouvrages « Célébrations » (Mercure de France). L’auteur de « Vendredi ou les Limbes du Pacifique » et du « Roi des Aulnes » y compile 82 textes - des « texticules » comme il les appelle lui-même - dans lesquels il célèbre avec humour ce qui lui tient à cœur. Les déambulations nocturnes des hérissons, Sacha Guitry, Lady Diana, la valeur fondamentale du genou ou encore… la sensualité du couple que forment un coureur et sa bicyclette. > (...) Le couple coureur-bicyclette doit être envisagé dans son intimité et sous l'angle amoureux. En vérité rien de plus délicatement féminin que la bicyclette. Mais quelle créature redoutable ! Légère comme une plume, sèche comme un insecte, on dirait qu'elle ne veut exister qu'en deux dimensions et refuse toute épaisseur charnelle. Et voici que désormais son guidon s'adorne d'une paire de cornes permettant aux mains de se joindre, comme pour une prière ! A l'autre extrémité, la selle ne concède rien au confort. Elle tient davantage de la lame de couteau que du siège et semble faite pour blesser le coureur dans ce qu'il a de plus intime et de plus fragile. En 2001, à 77 ans, Michel Tournier revient dans un entretien avec Michel Martin-Roland sur la bicyclette qui l’a accompagnée toute sa vie : > Depuis toujours, la bicyclette a joué un grand rôle dans ma vie. À Saint-Germain-en-Laye où nous vivions, j'en faisais tous les jours dans le jardin. (…). À l'adolescence, avant-guerre et pendant l'Occupation, nous allions en vacances à Villers-sur-Mer, en Normandie, où mes parents avaient une maison. (...) C'est ma mère qui était la chauffeuse de la famille. (…). Mais elle m'avait dit "_tintin pour mettre la bicyclette dans la voiture_ " car elle était déjà surchargée. _"Si tu veux ta bicyclette à Villers, tu viens à bicyclette."_ Et je me tapais les deux cents kilomètres tout seul dans la journée. Il fallait que je mange en route et en plus, si je crevais, il fallait que je répare moi-même, ce qui était une épreuve. D’autres ont célébré le vélo ou la Grande Boucle, quand ce n’est pas les deux, dans des ouvrages regroupant des passions majuscules ou des plaisirs minuscules. Roland Barthes dans ses Mythologies ou encore Philippe Delerm dans « La première gorgée de bière » ### Philippe Delerm En 2010, le Tour traverse "l'Enfer du Nord".L’Enfer du Nord, c’est la section de route située entre Wanze en Belgique et Arenberg en France et la 3e étape du Tour la traverse. 13.2 km de pavés. Une épreuve. Le pavé est traître : on risque d’y glisser, on s’y esquinte les clavicules, et on s’y risque rarement à doubler un adversaire.En 2012, le coureur Steve Chainel, qui se préparait à traverser la tranchée d’Arenberg pour le Paris-Roubaix avait ces mots : « _Comme on bute sur chaque pavé, il faut mettre toujours plus de pression sur la pédale pour le franchir. Sur les pavés, je suis en transe. Les reins, les cuisses, les doigts, les bras, les cervicales, t’as tout qui prend !_ ». C’est à l’écrivain qui a célébré à la fois le plaisir minuscule de la première gorgée de bière et les voluptés sportives (La Tranchée d’Arenberg et autres voluptés sportives) que France Inter fait appel pour commenter ce passage épique du Tour :
### Julian Barnes Il est né à Leicester mais son cœur bat pour la France.Le romancier Julian Barnes est probablement l’un des plus lettrés des ambassadeurs britanniques de l’hexagone. De Flaubert, auquel il voue un véritable culte et qui lui a inspiré « Le perroquet de Flaubert » en 1986 à Alphonse Daudet dont il est le traducteur outre-manche, la France est un des fils d’Ariane de son œuvre. Un attachement que le public français lui rend : il est le seul auteur étranger (à ce jour) à avoir reçu successivement le Prix Médicis et le prix Fémina. En 2000, Barnes fait le pont entre ses origines et sa passion du Tour de France. Il se rend au sommet du Mont-Ventoux en hommage au coureur Tom Simpson.Un voyage et des rencontres qu’il évoquera dans le recueil « Quelque chose à déclarer » (Mercure de France, 2012). > Le Tour de France est sans aucun doute la course d'endurance la plus éprouvante dans le monde de l'athlétisme? Un triathlon, en comparaison, est une course pour amateurs. (...) Le coureur britannique David Millar, qui participe pour la première fois au Tour cette année, a résumé ainsi une journée où il avait passé huit heures et demie en selle, puis deux heures dans un embouteillage pour arriver à un hôtel où le restaurant était fermé et où il n'avait même pas pu avoir un massage : "Sadomasochisme". ### Jacques Chancel Si Jacques Chancel avait été l’invité de ses « Radioscopies » il aurait certainement confessé sa passion du vélo et du Tour de France dès les premières minutes de l’émission.Une passion qui remonte aux années 30 quand le petit Jacques voyait passer dans ses Pyrénées natales le peloton du Tour. Quelques années plus tard, c’est sur le Tourmalet qu’il pousse ses pédales et pique-nique avec son père sur l’Aubisque.Bien des années plus tard, fidèle à ses premiers coups de cœur, il crée sur Antenne 2 « A chacun son Tour, l’émission des passionnés du Tour » où il réunit chaque jour, pendant la Grande Boucle, sportifs et écrivains, adeptes et néophytes, politiques et artistes… L’émission durera 16 ans.En 2005, il reçoit le Prix Henri Desgrange de l’Académie des Sports. Un prix qui récompense « un journaliste, auteur ou artiste français ayant dans l’exercice de sa profession, le mieux servi la cause sportive, soit par son action, soit par la qualité de ses écrits, de ses missions ou images ».Aujourd’hui, Jacques Chancel qui a suivi une trentaine de Tours de France en raconte dans « Le Tour de France d’antan » (HC éditions, 2013) les 30 premières éditions. Commentant et légendant les photos, cartes postales et illustrations de l’époque.
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