"Ce projet de loi expose, malheureusement, les policiers à ce soupçon de vouloir être impunis quand ils commettent des abus et déséquilibre le fonctionnement de la démocratie", estime Jérôme Fenoglio, directeur du quotidien du soir.

L'article 24 du projet de loi "sécurité globale" prévoit de restreindre la possibilité de filmer les forces de l'ordre. Image d'illustration.
L'article 24 du projet de loi "sécurité globale" prévoit de restreindre la possibilité de filmer les forces de l'ordre. Image d'illustration. © AFP / Frederic Migeon

Nouvelles marches des libertés ce samedi. Après une semaine marquée par les violences policières (l'évacuation de la place de la République, le tabassage de Michel Zecler), des milliers de manifestants sont de nouveau attendus pour s'opposer à la proposition de loi "sécurité globale" et sa mesure phare, dans l'article 24, qui prévoit de restreindre la possibilité de filmer les forces de l'ordre. Un enjeu important pour la liberté de la presse, mais pas seulement, juge le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, solidaire de la mobilisation et invité du journal de 13h, samedi sur France Inter

Selon lui, le projet du gouvernement, au-delà même de l'article polémique, créé un déséquilibre entre police et citoyens. "Il est tout à fait normal que la police puisse aussi répondre de ses actes avec des images", estime-t-il. Quant au travail des rédactions, à propos des images de violences policières en manifestations, il souligne l'importance de la multiplicité des sources, qu'elles soient journalistiques ou citoyennes. Entretien. 

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FRANCE INTER : Pourquoi manifester ce samedi ? 

JERÔME FENOGLIO : "Il y a de multiples raisons. En tant que citoyen, en tant que journaliste, en tant que directeur du journal Le Monde. Il faut pointer des dérives inacceptable dans le maintien de l'ordre et défendre, par ailleurs, un fondement de notre liberté démocratique qu'est le droit d'informer. Qui n'est pas seulement un droit des journalistes mais de tous les citoyens." 

Votre journal est très engagé contre ce projet de loi 'sécurité globale'. D'ailleurs, vous ne demandez pas seulement le retrait de l'article 24...

"Absolument. On parle beaucoup de l'article 24 et on voit bien à quel point il est devenu totalement indéfendable. Les images d'une violences terrifiantes [du passage à tabac de Michel Zecler, NDLR] qui ont été publiées cette semaine le prouvent. Mais d'autres articles déséquilibrent le principe même d'une police garante de l'ordre républicain et du jeu d'équilibre des pouvoirs, tout à fait normal. 

Aujourd'hui, nous sommes de plus en plus filmés en tant que citoyens. Il est tout à fait normal que la police puisse aussi répondre de ses actes avec des images.

Et il y a donc plusieurs autres articles de cette loi qui créent une disproportion. Celui qui généralise les drones, sans contrôle, pose un problème. Celui qui légitime la publication des images prises par les policiers pose un problème. Parce que si c'est la police qui maîtrise le récit de ce qui est en train de se passer et que les citoyens ne sont plus que des objets filmés, incapables de produire des images, nous aurons une multiplication d'abus tels que nous les avons vu cette semaine. 

Dans le cas de producteur de musique Michel Zecler, heureusement qu'il y avait des images. Sinon une injustice majeure allait être commise. Non seulement des actes violents allaient être commis à son encontre, mais, en plus, on allait sans doute féliciter, récompenser, les policiers qui les avaient commis puisqu'ils produisaient, d'après ce que l'on sait aujourd'hui, un discours totalement mensonger. Ce n'est pas possible et ce projet de loi, pour nous, crée du déséquilibre."

Avec ce texte et cet article 24, vous n'auriez pas pu sortir, en juillet 2018, l'affaire Benalla ? 

"Bien entendu. Depuis, nous avons documenté à différentes reprises des violences policières commises lors des cortèges des 'gilets jaunes'. Et on ne peut le faire qu'avec des images qui arrivent de sources différentes. Des images produites par des journalistes mais aussi des images qui viennent de citoyens qui, à un moment, sont des lanceurs d'alerte. 

L'enjeu n'est pas seulement de défendre le droit des journalistes à être les maîtres de l'image mais aussi de faire en sorte qu'ils puissent travailler avec une multiplicité de sources. 

Lorsque l'on a reconstitué ces violences lors du mouvement des 'gilets jaunes',  c'est grâce à une multitudes de sources que l'on a retracé le fil complet des dérapages, de ces dérives policières inacceptables. Or, on ne pourrait plus le faire avec cet article 24, parce qu'il conduit à une forme d'autocensure, de menace, qui pèserait sur toute personne susceptible de filmer des images." 

Mais comment protéger les policiers et leurs familles des attaques sur les réseaux sociaux, ce qu'entend faire ce texte ? Quelle est la bonne mesure, selon vous ? 

"La réalité c'est que la loi, aujourd'hui, existe. Il est absolument illégal d'appeler à la violence sur des réseaux sociaux et cela protège tous les citoyens. Qu'il faille particulièrement protéger les policiers et être plus vigilants, bien entendu. Ils ont été victimes d'actes terroristes absolument inacceptables, atroces et totalement indéfendables. Mais des lois existent déjà pour lutter contre le terrorisme, contre les appels à la violence et à la haine. Il faut simplement bien veiller qu'elles soient appliquées au lieu de rajouter des textes extrêmement litigieux, parce qu'on voit bien qu'ils sont fabriqués avec des arrière-pensées électoralistes, corporatistes et qu'ils ne seront pas efficaces pour protéger des policiers. La réalité aujourd'hui, c'est que ce projet de loi expose, malheureusement, les policiers à ce soupçon de vouloir être impuni quand ils commettent des abus et qu'il déséquilibre le fonctionnement de la démocratie."