Infractions pénales, moyens insuffisants, coups de "chance"... Après le déluge de flamme qui a ravagé en partie l'usine Lubrizol et des entrepôts Normandie Logistique, vient le temps des auditions menées par les députés et sénateurs qui permettent d'y voir plus clair sur les ressorts et la gestion de cet accident.

Plus de 9.500 tonnes de produits ont brûlé dans l'incendie de l'usine "Seveso Seuil haut" Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique.
Plus de 9.500 tonnes de produits ont brûlé dans l'incendie de l'usine "Seveso Seuil haut" Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique. © AFP / HO / SDIS

"Aucun mort, aucun blessé et des résultats environnementaux satisfaisants", à la suite de l'incendie de l'usine "Seveso Seuil haut" Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique. De quoi se "féliciter" aux yeux de Patrick Berg, directeur régional de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL), auditionné mercredi par les députés.

Mais pas de quoi étouffer les nombreuses interrogations des élus, regrettant de ne pas avoir obtenu toutes les réponses à leurs questions. Mardi, ils s'étonnaient déjà de l''optimisme" affiché par le PDG de Lubrizol, Eric Schnur, entendu dans le cadre de la mission d'information de l'Assemblée nationale et de la commission d'enquête du Sénat.

Le récit de la nuit du 26 septembre livré par le directeur du Sdis 76, Jean-Yves Lagalle, a reçu meilleur accueil, compte tenu de sa précision. Mais chaque audition a apporté son lot de révélations sur les moyens insuffisants disponibles sur place pour lutter contre un tel incendie _"hors-normes"_. Un feu dont il apparaît que la violence et l'ampleur ont dépassé les capacités de certains dispositifs de prévention des risques prévus "sur le papier".

On a évité "un drame" avec le pentasulfure de phosphore

Le colonel des pompiers a d'abord tenu à "rendre hommage" aux employés de Lubrizol. Cette nuit-là, selon le PDG de Lubrizol, 17 d'entre-eux, formés à intervenir en cas d'incendie, étaient présents. À 3h10 du matin, ils ont réalisé une opération très délicate : l'évacuation d'un stock de pentasulfure de phosphore. 

Si le feu avait pris dans ce stockage, il y aurait eu un drame.

Cette évacuation a permis d'éviter que les flammes n’atteignent ce composé chimique très inflammable et dont les émanations de sulfure d'hydrogène et d'acide phosphorique peuvent être mortelles à haute dose. "Encadrés par les sapeurs-pompiers du Sdis pour qu'ils ne subissent pas les rayonnements du feu, ils ont déplacé ces stockages avec des chariots élévateurs", nous révèle Chris Chislard, porte-parole des pompiers.

On retrouve le pentasulfure de phosphore dans la composition de deux produits parmi les dix produits présents en plus grande quantité dans l’entrepôt A5 au moment de l'incendie, selon les données fournies par Lubrizol.

Les Sprinklers ont fonctionné... trop vite

Le bâtiment A5 quant à lui, aurait été "protégé pendant deux heures" grâce aux Sprinklers, une installation d'extinction automatique à eau fixée au plafond, selon le PDG, Eric Schnur. Rectification du directeur de la DREAL, Patrick Berg : 

Les Sprinklers ont arrosé les fûts du hangar 5, alors même que le feu n’y était pas présent. 

Les Sprinklers sont "faits pour éteindre rapidement un feu naissant, si ça s’embrase d’un coup le sprinklage n’est plus efficace", explique le directeur du Sdis, Jean-Yves Lagalle.

De plus, "le système d’extinction est fait pour protéger le bâtiment en cas de départ de feu en son sein. Il n'est pas prévu pour un feu provenu de l’extérieur du site", complète le PDG. Résultat, "quand l’incendie est arrivé dans le hangar 5, l’eau de la réserve d'extinction incendie de Lubrizol était épuisée", ajoute Patrick Berg.

La réserve d'eau interne a cessé d'alimenter les engins des pompiers

À leur arrivée sur le site, les pompiers ont branché leurs engins à quelques-uns des 39 poteaux incendie du réseau d'eau privé de Lubrizol. En tous cas, ceux qui demeuraient utilisables, puisqu'un certain nombre seraient devenus inaccessibles sous l'effet de la chaleur. 

À 4h15, la réserve d'eau de l'usine "tombe". Pourtant, les quantités présentes dans la réserve étaient "bien dimensionnées", juge Jean-Yves Lagalle. En effet, "l'arrêté cadre de la préfecture qui définit l'organisation de l'entreprise, notamment en matière de défense incendie, réclame un volume de 720 mètres cubes d’eau, pour tenir deux heures minimum", décrypte pour nous Chris Chislard, porte-parole du Sdis 76. 

Mais alors, pourquoi n'y avait-il plus d'eau à la sortie de ces poteaux d'incendie ? "Les réservoirs étaient-ils à sec ?", s'interroge le porte-parole des pompiers. Les 315 mètres cubes d'eau par heure que "semble réclamer le sprinklage" ayant été épuisés rapidement, le reste d'eau disponible pour les poteaux a pu s'en trouver réduit. C'est en tous cas l'explication donnée par Patrick Berg, directeur de la DREAL. D'autant qu'avant l'intervention des équipes du Sdis, "les pompiers de Lubrizol ont également utilisé de l'eau", appuie Chris Chislard.

Autres pistes : "le système de pompage a-t-il cessé de fonctionner ? Y-a-t-il eu des fuites sur le réseau ? C'est l'enquête qui devra le déterminer", tranche-t-il. Toujours est-il que les pompiers ont dû s'en remettre aux poteaux incendie du réseau public autour de l'usine. Un raccordement coûteux en temps.

Ces poteaux, "dont le débit a été augmenté par la Métropole, atteignent progressivement jusqu'à 480 mètres cubes par heure". On est loin des 1.740 mètres cubes par heure qui ont été nécessaires pour venir à bout des flammes, soit 29.000 litres par minute.

La Seine est donc apparue comme un _"atout majeur"_. L'aspiration des eaux fluviales s'ajoutant au réseau public, les pompiers parviennent enfin à être "autonomes", avec un total de 2.160 mètres cubes d'eau par heure disponible.

Quant aux 96 mètres cubes d’émulseur, ils ont pu être obtenus grâce à l'apport d'autres brigades de sapeurs-pompiers et "l'entraide entre industriels". Aux yeux de Jean-Yves Lagalle, face à cet incendie "hors-normes", les moyens étaient "clairement insuffisants, "le Sdis 76 n'aurait pas pu faire seul".

Les pompiers ont dû reculer trois fois face à une "coulée de lave"

Sur place, les pompiers sont contraints de se replier trois fois devant une "vague" qui avance continuellement, "impossible à contenir". L'écoulement est massif sur les "trois hectares de produits inflammables qui brûlent" chez Lubrizol et "7 000 mètres carrés" chez Normandie Logistique. Face à cette "nappe libre" alimentée par les tonnes de produits chimiques et hydrocarbures brûlés et les trombes d'eau et de mousse déversés par les pompiers eux-mêmes, "la seule solution, c’est les cuves de rétention", souligne Jean-Yves Lagalle.

Cette rétention était-elle suffisante sur le site de Lubrizol ? Selon le porte-parole des pompiers, Chris Chislard, dans le cas de Lubrizol, à défaut de cuvette sous chaque réservoir, _"les zones de production et de stockage étaient bien placées sur rétention"_. S'il y a eu "dépassement de rétention", même "très peu", c'est "lié aux scénarios de l'étude de dangers" réalisés par l'industriel. 

Le premier scénario prévoit un feu extérieur aux entrepôts A4 et A5, les deux autres des feux intérieurs aux entrepôts A4 ou A5. "On retient toujours le scénario le plus grave pour évaluer les quantités d'eau et d'émulseur nécessaires à l'extinction du feu, ainsi pour prévoir la capacité de rétention sur site des écoulements de produits, de l'eau d'extinction, etc.", explique-t-il. 

Ce risque d'incendie était donc bien identifié par les autorités et les industriels. On le trouve d'ailleurs mentionné dans le Plan de Prévention des Risques Technologiques (PPRT), ainsi que dans la fiche Seveso de l'établissement qui précise que "l'incendie le plus important" qui pourrait avoir lieu sur le site, est celui "du bâtiment où est effectuée la mise en fûts des produits fabriqués".

Sauf que là,"on a eu les trois scénarios de risque incendie cumulés", observe Chris Chislard. Cela implique plus de produits déversés, et surtout, une très grande quantité d'eau et de mousse nécessaires pour éteindre l'incendie. Pour autant, il trouve que la rétention a bien "fonctionné" sur le site.

La pollution de la Seine évitée de peu

Une "petite partie" de ces effluents s'est toutefois glissée "dans la collecte d'eaux pluviales du parking administratif" qui lui n'était pas sur rétention. C'est le "ruissellement", décrit Laurent Bresson, directeur départemental des territoires et de la mer (DDTM), auditionné mercredi par les députés, aux côtés de Patrick Berg (DREAL). Des tonnes d'eau, des hydrocarbures, des produits chimiques... Ces effluents risquaient donc de polluer la Seine, située à environ 200 mètres de l'usine. 

Par chance, "on avait une configuration plutôt favorable, confie Laurent Bresson, car les exutoires [collecteurs, ndlr] _d’eaux pluviales arrivaient dans un bassin_. La situation aurait été toute autre si ces exutoires étaient arrivés directement dans la Seine, sans le bassin intermédiaire. Là, on aurait eu besoin de moyens plus importants et spécifiques".

Mais pour éviter une quelconque contamination du fleuve, "on s'aperçoit rapidement que le barrage provisoire installé n'est pas adapté au flux de pollution attendu", indique Laurent Bresson. Il a donc fallu employer, en urgence, les grands moyens. 

Le Plan Polmar, un dispositif prévu habituellement pour les pollutions maritimes, est exceptionnellement activité. Des "barrages lourds" sont acheminés depuis Le Havre, pour être installés à 14 heures. "Un contre courant artificiel" est également créé "en surface du bassin pour repousser la pollution flottante au fond, où elle a été pompée et traitée", détaille-t-il. Aurait-on pu faire face sans les moyens lourds du Plan Polmar ? Sa réponse est claire : "non".

Normandie Logistique épinglé pour "plusieurs infractions pénales"

Le risque d'incendie était-il également identifié et évalué à Normandie Logistique ? La nuit du 26 septembre, 4 252 tonnes de produits ont aussi brûlé dans les entrepôts de Normandie Logistique, dont 1 691 tonnes de produits finis et des matières premières entrant dans le process industriel de Lubrizol, ainsi que 65 tonnes de produits Total. Portant à 9 505 tonnes l’ensemble des produits partie en flamme.

Devant les députés, Patrick Berg, directeur de la DREAL, annonce : "J'ai transmis au parquet un procès-verbal comportant le relevé de plusieurs infractions pénales" de Normandie Logistique, à la suite d'une inspection post-incendie. Le lendemain, dans un communiqué, le procureur de la République Rémy Heitz affirme avoir identifié "huit contraventions, dont six susceptibles d'avoir été commises antérieurement à l’incendie".

Le procès-verbal vise aussi le _"délit d’exploitation non conforme par une personne morale d’installation classée ayant porté une atteinte grave à la santé_, la sécurité ou dégradé substantiellement la faune, la flore, la qualité de l’air, du sol ou de l’eau".

Un grief que l'on comprend mieux avec les explications de Patrick Berg : En 2010, en raison d'un changement dans le régime des Installations classées (ICPE), Normandie Logistique passe du régime de la simple déclaration à celui de l'enregistrement. Des niveaux de classement qui dépendent de la quantité et de la nature des produits stockés. Pour le directeur de la DREAL : 

Ils ne se sont pas manifestés, donc ils ont été là clairement défaillants sur le plan administratif.

Ce passage à un niveau supérieur de classement aurait dû soumettre l'installation à davantage d'inspections et de mesures de sécurité. "Pour autant, nous y sommes allés deux fois, précise-t-il, d'abord en 2011 dans le cadre du PPRT, afin de vérifier la zone d'effet de Lubrizol chez Normandie Logistique. Puis, en 2017, parce que Lubrizol nous a indiqué vouloir acquérir l’emprise", afin de leur signaler "les modifications substantielles qu’il faudra faire" en cas d'acquisition, "vu l'état des hangars". Cette acquisition n'aurait pas eu lieu à ce jour.

Un panache de fumée imprévisible ?

Au cours de son audition, le colonel Jean-Yves Lagalle déclare : 

Nous avons eu de la chance que cette usine se trouve là où elle est implantée et que les vents soient orientés sud sud-est cette nuit là.

Selon lui, "les fumées noires sont montées jusqu'à 400 mètres" de hauteur. Or, "le Plan particulier d’intervention [plan d'urgence déclenché par le préfet en cas d'accident majeur sur une installation classée, ndlr] dit que la zone dangereuse de toxicité forte se situe à une altitude de 100 mètres dans un périmètre de 1340 mètres en longueur (...), au-delà, vous avez des phénomènes de dilution", explique-t-il.

Autrement dit, la situation géographique de l'usine et les conditions météorologiques ont permis que le nuage ne rencontre pas d’obstacles sur sa trajectoire, tels que "la colline qui monte à Mont-Saint-Aignan", une commune proche de Rouen. Entre Lubrizol et les communes les plus hautes de Rouen sur la trajectoire du panache il y avait "environ 5 kilomètres". Entre-temps, les fumées se seraient donc suffisamment diluées pour qu'il n'y ait pas de "situation de danger immédiat". "Nous avons eu de la chance dans notre malheur", conclut Jean-Yves Lagalle.

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