Cette semaine, la rumeur a couru en région parisienne que "des Roms enlèveraient des enfants", rumeur sans aucun fondement mais qui a généré des violences contre ces populations. Marc Bordigoni, anthropologue, explique à France Inter pourquoi persiste un tel racisme à l'égard des gens du voyage.

"On disait aux enfants, "les gitans vont venir t'enlever si tu n'es pas sage".
"On disait aux enfants, "les gitans vont venir t'enlever si tu n'es pas sage". © AFP / Thomas Samson

Marc Bordigoni, chercheur au CNRS, travaille sur et avec les gens du voyage et en particulier avec ceux qui vivent en France. Il est l'auteur de "Gitans, Tsiganes, Roms" à paraître le 11 avril au Cavalier bleu.

FRANCE INTER : Comment expliquez-vous que de telles rumeurs aient pu se propager sur les Roms ? 

MARC BORDIGONI : Cette histoire de vol d'enfants est une histoire ancienne. Elle imprègne la littérature et les fantasmes concernant ceux que nous, en France, appelons les Tsiganes depuis Cervantès et la littérature du XVe siècle. Autour des Gitans, on construit de nombreux romans. Aux XIXe et XXe siècles, on retrouve cette histoire d'enfants enlevés, y compris dans la littérature jeunesse. L'usage populaire était de dire : "Si tu n'es pas sage, les Gitans vont t'enlever". Du côté des Gitans, les discours étaient le même de la part des grands-mères et des parents : "Si tu n'es pas sage, le gadjo va t'enlever".

Qui sont les personnes qui ont été attaquées cette semaine ? 

Il s'agit de Roms venant de Roumanie et d'autres de Bulgarie. Ce sont des migrants que je qualifierais d'économiques. La situation dans leur pays d'origine est tellement catastrophique qu'ils ont tout perdu et sont venus en France, notamment, pour que leurs enfants aient une chance d'aller à l'école, ce qui est difficile dans leurs pays d'origine.  Ils quittent l'anti-tsiganisme dans leurs pays, qu'ils retrouvent dans notre pays.

Quand le président de la République se permet, à propos de Christophe Dettinger [l'ancien boxeur dont les grands-parents sont gitans, arrêté lors d'une manifestation des "gilets jaunes" pour avoir frappé un gendarme, NDLR], de dire qu'il ne parle pas comme un gitan, on ne sait pas ce que c'est de "parler comme un gitan". Cela signifie qu'il parlait trop bien français, sauf qu'il est Français depuis des générations.

On connait trop peu ces personnes et la manière dont ils sont arrivés en France...

En France, on mélange les Gitans, les Roms, les Manouches... En France, l'amalgame existe dès le XIXe siècle. On met tout le monde dans le même sac alors qu'il s'agit de populations et de groupes qui ont des airs de famille, mais qui n'ont pas la même culture ou la même langue. Pour parler des Roms qui ont été attaqués, ce sont des familles qui sont dans de grandes difficultés économiques. Dans ces bidonvilles, les femmes travaillent dans la clandestinité : à Grenoble par exemple, elles font le ménage à l'université. Mais elles vivent en bidonville parce que l'accès au logement est difficile, et c'est encore plus vrai à Paris.

La majorité des Roms venus de Hongrie et de Bulgarie étaient sédentaires dans leur pays. C'est parce qu'ils ont tout perdu qu'ils logent sous des bâches avec des palettes ou au mieux dans de vieilles caravanes qui ne roulent pas. C'est ici qu'ils ont découvert le nomadisme. C'est un nomadisme contraint, c'est le nomadisme des expulsions, ce n'est pas du tout dans leur culture. La possibilité de vivre normalement commence toujours par le logement.

Ils servent de boucs émissaires tout au long de l’Histoire ?

C'est fréquemment le cas. On a vu cela à Marseille quand des gens d'une cité sont descendus mettre le feu à un camp de Roms qui était en dessous de chez eux. On était dans les quartiers nord de Marseille. C’était les seuls lieux un peu vides, où ils pouvaient s'installer. Et les gens du quartier trouvaient cela insupportable. Dans les quartiers sud de Marseille (les plus riches), il n'y a quasiment pas de Roms installés.

Pour les défendre, il y a quelques associations, parfois l'Église, la Ligue des droits de l'homme... Mais il est certain que c'est un combat difficile, parce que cet anti-tsiganisme est profondément ancré dans notre culture. Au XIXe siècle en Europe de l'Est, on les a même accusés d'anthropophagie ! C'est un pur fantasme, et traiter l'autre d'anthropophage c'est l’exclure de l'humanité. C'est le même principe que de les accuser de vol d'enfants, on les rabaisse, on en fait des animaux, pour se dire qu'il est légitime de les exclure de la société. "Ils n'ont pas de légitimité à être parmi nous", le message c'est "partez, allez vous faire voir ailleurs".

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