Le confinement tend à interroger notre rapport aux objets et à la consommation. Dans l'émission "Grand Bien Vous Fasse", le journaliste Sébastien Bohler, le sociologue Rémi Oudghiri décryptent le drôle de paradoxe que suggère notre matérialisme.

Matérialisme : pouvons-nous vraiment changer notre rapport aux objets et la consommation ?
Matérialisme : pouvons-nous vraiment changer notre rapport aux objets et la consommation ? © Getty / Paper Boat Creative

L'homme a besoin de matérialisme  

Dans le magazine "Cerveau et psycho" dont il est le rédacteur en chef, Sébastien Bohler explique combien nous sommes possédés par nos possessions, et ce depuis la nuit des temps, tant les objets que nous acquérons contribuent à façonner notre identité et à structurer notre existence. Un phénomène ancré dans la nature humaine qui se serait davantage amplifié avec la société de consommation qui semble avoir normalisé notre matérialisme, et systématisé la logique du toujours plus : 

  • La consommation, les possessions font notre identité

Sébastien Bohler : "Il est très difficile de s'en défaire. On considère que ces objets nous définissent et sont un prolongement de nous-mêmes. C'est "la théorie du soi étendu". 

Mais le piège, au-delà du matérialisme, c'est qu'il y a une habitude qui a été prise par rapport à tous ces objets, qui fait que nous avons appris à cultiver l'envie d'en acquérir ou d'en consommer de nouveau. Comme pour passer au-delà de cette lassitude que nous craignons tant. 

C'est une caractéristique d'Homo sapiens. Il y a un rapport très étroit de l'homme à ses possessions. 

L'Homo sapiens est un animal à part qui a toujours créé des objets artificiels qu'il incorporait à sa vie. Aujourd'hui, on signale notre importance sociale à travers ce qu'on possède. 

  • La logique du "toujours plus" et la société de consommation

"C'est ce qui vient de fait nourrir ensuite, poursuit le journaliste ce principe du "toujours plus" qui semble ancré dans la nature humaine, lui-même accompagné par un système de production, le dogme de la croissance qui a épousé cette tendance de notre cerveau à vouloir toujours plus par un phénomène d'habitation.

Le matérialisme est une façon de lier son bonheur à ce qu'on possède ou consomme.

C'est ça qui est assez paradoxal dans le matérialisme, on s'imagine toujours que l'insatisfaction qu'on ressent est due au fait qu'on ne possède ou ne profitons pas assez. C'est pourquoi la reconnaissance de l'individu à travers la possession est quelque chose qu'il faut pouvoir soumettre à un examen critique si l'on souhaite faire évoluer notre système de consommation". 

Vers un matérialisme plus responsable ?

Ainsi, les trois spécialistes en viennent à expliquer comment les enjeux auxquels est confrontée notre planète ont cependant et progressivement conduit les gens à repenser leur mode de consommation et à redéfinir en somme le matérialisme qui nous est propre. Comme celui-ci fait partie de nous, de notre humanité, plus que de s'en affranchir absolument, il faut au contraire chercher à le redéfinir, à le réadapter suivant les nouvelles problématiques de l'époque : 

  • Prise de conscience de la surconsommation 

Rémi Oudghiri explique que "ça fait maintenant une quinzaine d'années que ce sentiment qui tend à faire de la surconsommation un élément de modernité est rompu, les gens se rendent compte que les objets qu'ils achètent n'ont plus nécessairement le sens qu'ils avaient auparavant et s'ouvrent au minimalisme. Il se rendent compte que :

  1. La crise écologique qui est en train de s'accélérer, s'explique par notre surconsommation. Nombreux sont ceux qui réfléchissent désormais par deux fois à ce qu'ils consomment ;
  2. Les gens prennent conscience qu'ils sont saturés d'objets. Que ce qui jusqu'à une période récente leur apportait du bien-être et de l'espoir pour le futur leur apporte plutôt aujourd'hui de la contrainte. 

Marie Duboin ajoute que "beaucoup ont compris qu'aujourd'hui, le modèle qu'on nous propose, c'est la surconsommation mais que le progrès n'est plus lié à la consommation. 

Les gens comprennent que le lien entre la possession et le bonheur ne va plus forcément de soi. 

  • Vers des possessions plus signifiantes, immatérielles et responsables

Bien sûr, les trois spécialistes expliquent qu'il n'est pas question de nier le besoin d'objets encore une fois, mais de combler son besoin de consommation autrement, réfléchir au sens de ce qu'on achète, redéfinir ses vrais besoins, réapprendre à attendre, à ne plus céder à son impatience, être très créatif. La solution n'étant pas de vouloir se priver de tout, mais plutôt de chercher une possession signifiante, "un matérialisme signifiant"

Rémi Oudghiri : "On en voit déjà les signes, depuis 10 ans, les gens se sont habitués à acheter des produits d'occasion, à modérer leur consommation. Beaucoup envisagent de réparer leurs appareils plutôt que d'en acheter de nouveaux".

Sébastien Bohler : "Il y a maintenant un glissement qui se fait vers la dépossession du matériel, du pur matérialisme. On se dit que le bonheur va être plus intense en vivant des choses extraordinaires souvent immatérielles (aller faire des voyages extraordinaires et 'matérialiser son expérience' dans le besoin de la photographier en l'ajoutant sur les réseaux sociaux pour se valoriser d'une nouvelle manière)". 

Plus que de signer une vraie rupture par rapport à la logique de consommer - le matérialisme étant le propre de l'homme (vue plus haut) - il s'agit, explique le journaliste, de faire évoluer le marché et de s'orienter tout au moins vers un matérialisme plus modéré qui serait plus soutenable sur le long terme.

Le paradoxe : une prise de conscience qui ne se concrétise pas véritablement

Après avoir expliqué que le matérialisme faisait partie intégrante de la nature humaine mais que nombreux sont ceux à avoir pris conscience qu'il fallait essayer de le modérer pour répondre aux enjeux de notre société actuelle, les trois spécialistes expriment enfin leur crainte quant à un paradoxe qui montre que "s'ils en prennent conscience les gens ont toujours du mal à modérer leur rapport à la consommation" : 

Sébastien Bohler : "Le paradoxe, c'est qu'il y a une sorte de lassitude des objets, mais en même temps, on continue quand même à en vouloir en acquérir plus". 

On est un peu schizophrène. Il faut bien prendre conscience de cette contradiction intérieure qui nous habite.

Rémi Oudghiri : "Il y a encore quelques années, il y avait moins d'un Français sur deux qui y était résolu, aujourd'hui, on est à plus de 60 %. Ce qui veut bien dire que cette idée chemine dans les esprits. 

II y a toujours un écart entre ce que les gens voudraient et ce qu'ils font vraiment, le chemin va encore être long. 

Le sociologue estime que si les gens sont conscients qu'ils devraient arrêter de trop consommer, ils ne le font pas, parce qu'ils sont encore beaucoup trop dépendants du système de surconsommation.

Sébastien Bohler craint que "quand le confinement va s'arrêter, certains auront tellement eu l'impression d'avoir si soufferts du manque de consommation qu'il risque d'y avoir une sorte de bouffée d'oxygène et l'envie de recommencer à consommer énormément".

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Grand bien Vous Fasse : Matérialisme : comment vivre heureux avec moins ?

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