Depuis des mois, des dizaines de femmes sont victimes de harcèlement anonyme sur le réseau social Curiouscat. Elles reçoivent des centaines de messages, et déplorent l'absence de réponse du réseau social et des autorités. Plusieurs plaintes ont été déposées. La secrétaire d'État aux Droits des Femmes promet d'agir.

Impossible, pour l'heure, de savoir si ces menaces sont le fait d'une ou plusieurs personnes
Impossible, pour l'heure, de savoir si ces menaces sont le fait d'une ou plusieurs personnes © Getty / Science Photo Library

"Je vais percer un trou dans ton crâne pour injecter de l'eau de javel dans ton cerveau. Aussitôt que tu seras tombée dans le coma je te violerai, et te laisserai mourir de déshydratation pendant les trois jours qui suivront" : voilà comment commence l'un des très nombreux messages qu'a reçu Marjorie sur le réseau social Curiouscat ces derniers mois. Comme elle, une cinquantaine de femmes sont visées par des messages évoquant, très explicitement, des menaces de viol, de meurtre, de séquestration ou de torture

Depuis plusieurs jours, elles prennent la parole sur les réseaux sociaux et dénoncent à la fois ce harcèlement anonyme et le manque de réaction du réseau social et des forces de l'ordre. Avec le mot-clé #ccabuse, les victimes partagent des captures d'écran des messages reçus. Une dizaine d'entre elles ont d'ores et déjà porté plainte. Un collectif constitué d'une cinquantaine de victimes envisage par ailleurs désormais de mener une action de groupe par l'intermédiaire d'un avocat.

Curiouscat est un réseau social créé en 2016 et détenu depuis 2018 par une entreprise sud-coréenne, Vonvon inc. Très en vogue chez les adolescentes, son fonctionnement est basé sur un système de questions ouvertes que chaque utilisateur ou utilisatrice peut poser, anonymement ou non, à tout autre utilisateur ou utilisatrice. Lorsqu'une question est posée, l'utilisateur ou utilisatrice la reçoit dans une "boîte de réception" et fait le choix d'y répondre (auquel cas elle apparaîtra sur son profil) ou non. 

Entre 50 et 250 messages par jour

C'est donc dans cette boîte de réception que plusieurs femmes ont vu apparaître des messages non désirables. Fannnyctalope (c'est son nom d'usage sur les réseaux sociaux) est l'une des premières à avoir constaté ces messages, "il y a à peu près un an et demi. Au début, c'était des insultes, mais on est rapidement arrivé à des menaces". Et celles-ci se font rapidement très inquiétantes : "Une chose m'a fait peur : à cause de mon ancien compagnon qui avait enregistré sa micro-entreprise à notre domicile, on a pu retrouver mon adresse personnelle", qui apparaît alors dans les messages

D'autres utilisatrices ont vu leur compte infesté de messages malveillants beaucoup plus récemment : "Pour moi, ça a commencé il y a un peu plus de quinze jours", explique Coline, une autre victime. "Chaque jour, je reçois entre 50 et 250 messages de menaces de viol, de meurtre, de séquestration et de torture. Il dit souvent se masturber devant mes photos", ajoute-t-elle. 

Certaines victimes décident, au départ, de répondre aux messages : "Un jour, j'ai décidé de répondre, de montrer que je n'avais pas peur, en pensant que la personne arrêterait. Je me suis trompée : j'ai reçu des dizaines de message le même jour, tous aussi violents et horribles les uns que les autres", confie Louella, l'une des victimes les plus jeunes, qui ajoute : "Je me suis sentie très menacée, j'avais même peur de sortir de chez moi". 

"Il personnalise le sadisme"

Donya, qui a commencé à recevoir les messages "il y a une quinzaine de jours", a aussi fait le choix de répondre dans un premier temps : "J'ai commencé à répondre aux messages que je recevais, de façon humoristique, en prenant tout cela à la dérision – pour moi, c'étaient des bêtises d'adolescent. Et je voyais que ça ne lui plaisait pas de ne pas avoir la réaction attendue". La teneur des messages évolue alors : "Il est allé fouiller un peu, il a vu que sur les réseaux sociaux je parlais ouvertement de mes traumas. Il a alors personnalisé le sadisme. Et un mot qu'il a écrit, dans ma tête, a réactivé ces traumas".

"En général, ce sont des messages qui sont copiés et collés d'une victime à l'autre : ils arrivent sur nos comptes respectifs avec cinq à dix minutes d'écart à chaque fois", détaille Naomy, créatrice du hashtag #ccabuse, et initiatrice d'un groupe de discussion privé qui réunit les victimes et leur permet d'échanger leurs expériences. "Mais parfois, il en rajoute, en s'attaquant personnellement à qui nous sommes : dans mon cas, c'est sur ma couleur de peau. Pour certaines, qui sont travailleuses du sexe, il les attaque sur leur métier". D'autres utilisatrices ont reçu des menaces concernant directement leur famille. 

"Tout ce qu'il peut trouver sur nous sur les réseaux sociaux, il s'en sert pour attaquer".

"Il regarde ce qu'on écrit hors de Curiouscat, il lit nos tweets, il s'en sert pour cibler ses victimes", dit Léa, elle aussi victime de ces messages, qui ajoute : "Dans mon cas, il a également déjà mentionné des informations que je n'avais jamais données sur Twitter, mais sur mon compte Instagram". Ainsi, plusieurs victimes ont commencé à voir des messages menaçants arriver dans leur boîte de réception après qu'elles ont pris la défense d'autres femmes visées par ces menaces. C'est ce qui s'est produit pour Ophélie : "Pour moi les menaces ont commencé début mars, après avoir relayé des messages, des captures d'écran que d'autres filles recevaient". 

Fascination pour les serial killers

Qui est l'insaisissable auteur anonyme de ces messages ? Personne n'en sait rien. Impossible même de savoir s'il n'y a qu'une seule personne derrière son ordinateur ou plusieurs personnes organisées. Certaines des victimes disent "il", d'autres "ils" : "On n'arrête pas de douter. En fonction des messages, on a tendance à penser tantôt que c'est une personne isolée, tantôt un groupe. On s'est demandé si ce n'étaient pas des personnes qui s'étaient retrouvées sur un forum de discussion", explique Naomy. "Certaines d'entre nous reçoivent des messages beaucoup plus à caractère sexuel, on se demande si c'est la même personne", ajoute-t-elle. Naomy dit toutefois "espérer que ce soient plusieurs personnes. S’ils sont plusieurs, cela signifie que ça reste du harcèlement dans le but de faire peur – même si c’est horrible – et que ça en reste là. Si c'est une personne seule, c'est quelqu'un qui fantasme dans un délire, et à qui, peut-être, un jour, ça ne suffira plus". 

Une chose est sûre : "Il semble avoir un fort attrait pour les serial killers, réels ou fictifs, il se réfère à des histoires qui ont existé. Il a envoyé à certaines d'entre nous des liens de snuff movies [des films montrant de vraies scènes de torture ou de meurtre, ndlr]", selon Marjorie. "_Au moins l'un d'entre eux parle beaucoup d'ultraviolence. Le vocabulaire utilisé n'est pas celui d'un gamin"_, ajoute Donya, "et cela témoigne d'une certaine culture". 

"C'est quelqu'un qui a la haine des femmes"

Pour la dizaine de victimes avec qui nous avons pu échanger, le (ou les) harceleur(s) a un seul mobile : une haine des femmes. "C'est notre seul point commun : nous sommes toutes des femmes. Nous sommes toutes différentes, il semble ne pas avoir de "style favori" même si nous tendons à croire qu'il s'attaquerait plutôt à des filles présentes sur les réseaux, qui défendent le féminisme", selon Ophélie. "Il y a même certaines victimes qui ne s'affichent pas comme militantes", précise Naomy. "Sur ces réseaux, on parle beaucoup de féminisme, de problèmes de société, et c'est quelque chose que cette personne n'aime pas trop", ajoute aussi Fannyctalope. 

Face à ces menaces, les victimes se sont rassemblées dans un groupe de discussion et de partage. "Grâce au hashtag, on a réussi à identifier une vingtaine de personnes en plus, qui enfin ne se sentent pas toutes seules", selon Naomy. "Ça nous aide, parce qu'on peut discuter", explique Coline. "_Le groupe m'a permis d'être rassurée, d'avoir du soutien pour témoigner publiquement, de ne pas m'isoler face à ce genre de situation_, de voir ensemble comment on peut agir face à ce problème qui n'est pas pris en compte par la police", selon Sarah, victime de ces messages depuis le mois de mars. "Le seul truc à peu près positif de cette histoire, c'est que j'ai rencontré des filles super", sourit une autre victime, Clémence. 

Mais aujourd'hui, et malgré le fait que la parole ait été libérée, "ça continue chez certaines filles, on ne sait pas s'il flippe ou s'il se gausse parce qu'il sait qu'il ne se fera jamais choper", déplore Clémence. Mercredi, les victimes ont reçu une photo anonyme sur laquelle le harceleur dit s'être pris en selfie, masqué. 

Pour Naomy, les messages se sont même transformés en salves d'insultes à caractère raciste depuis quelques jours. "J’ai lancé le hashtag, je fais beaucoup de choses parce que je ne suis pas inactive, mais je suis quand même terrorisée par cette personne-là. Ça me met en colère, c’est pour ça que ça me motive d’agir. Il ne faut pas que ces choses-là restent impunies", dit-elle, expliquant avoir également dû quitter son domicile pour fuir la menace.

Curiouscat s'excuse

Sollicité à de nombreuses reprises par les victimes, le site Curiouscat ne leur a jamais répondu. "Pourtant, les moyens pour retrouver l'identité de cette personne existe, il suffit de les mettre en place", affirme Fannyctalope. 

Contacté par France Inter, le site dit être au courant de la situation. "Nous sommes terriblement désolés pour ce que ces femmes ont vécu et nous aimerions que de telles situations ne se produisent jamais. Malheureusement, comme c'est le cas sur tous les réseaux sociaux, nous n'avons pas encore trouvé de solution qui puisse éliminer à 100% les exemples d'abus et de harcèlement sur nos plateformes", nous a répondu un porte-parole de Curiouscat dans un message électronique, qui invite donc les utilisatrices à "recourir à nos dispositifs de sécurité", c'est-à-dire à masquer les messages anonymes. Pour les victimes, ce n'est pas suffisant. "On nous dit qu'on n'aurait pas dû aller sur le réseau social, qu'on pouvait s'attendre à cela, or ce n'est pas aux victimes à changer quoi que ce soit", assure Léa. Selon Donya : 

"Il faut montrer que ce n’est pas nous qui devons avoir peur, mais que ce sont eux, des mecs qui sont seuls au point de se faire chier à nous envoyer ça, qui doit avoir honte et se sentir con. Il faut se jouer d’eux. La dynamique est de notre côté."

Parmi les victimes, une dizaine d'entre elles sont allées déposer une plainte au commissariat. "Les plaintes n'ont jamais été prises au sérieux – sauf dans les cas où des pré-plaintes avaient été déposées", explique Naomy. "Lorsque j'ai reçu une vidéo de décapitation, la personne qui m'a accueilli au commissariat n'a même pas voulu voir la vidéo", ajoute-t-elle. "À la police, on m'a dit que ce n'était pas grave, que tant qu'il n'avait pas l'adresse de mon domicile il ne fallait pas que je m'inquiète. Mais s'il est assez doué en informatique pour cacher son adresse, il peut sans problème trouver la mienne", ajoute Léa, qui déplore le manque de formation des policiers, tout comme Fannyctalope, face à qui "l'officier de police judiciaire a conclu d'entrée de jeu que ce serait impossible".

"Nous coopérons toujours avec les forces de l'ordre pour les aider dans leurs enquêtes", nous a assuré le site Curiouscat. 

"Le site doit prendre ses responsabilités", selon le gouvernement

Sur les réseaux sociaux, les victimes ont aussi interpellé les autorités. Sur son compte Twitter, la Secrétaire d'État chargée de l'Egalité femmes-hommes et de la Lutte contre les discriminations, Marlène Schiappa, a réagi :

"Nous avons été alertés avant le #ccabuse par plusieurs victimes sur un phénomène de cyber-harcèlement et de haine massif ainsi que par des avocats qui prennent l'affaire en charge", explique l'entourage de la ministre, qui rappelle l'existence de la plateforme de signalement Pharos, et affirme suivre ces sujets de très près, ajoutant : "Nous sommes en lien avec les différents réseaux à chaque fois (…) Nous avons pris immédiatement contact avec Curiouscat pour leur demander des comptes. Ils doivent prendre leurs responsabilités. Ils nous ont répondu vouloir collaborer avec les forces de l’ordre mais nous restons vigilants". 

"Les menaces sont d'une violence inouïe, nous ne laisserons rien passer."

"D'après les informations que nous avons, l'affaire est portée en justice et c'est heureux", selon l'entourage de la ministre. "Nous ne comprenons pas de quoi parle le ministère, qui évoque des avocats alors que jusqu'à présent, aucune de nous n'en a", affirme Naomy. Mais les victimes avec lesquelles nous avons échangé envisagent elles aussi de faire appel à un avocat pour mener une action collective et ont lancé une adresse mail pour recueillir de nouveaux témoignages.

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