Le Raid a-t-il raté Merah ?

Cyniquement, on est tenté de répondre non, vu la place occupée par Merah sur une table d'autopsie. Mais la réponse est oui, parce que Merah devrait plutôt être en train de se mettre à table devant un juge d'instruction. Et même si en France, personne ne se hasarde vraiment à pleurer la mort de l'assassin de 7 personnes, des autorités politiques, des personnalités de la police, du renseignement, d'anciennes gloires de l'intervention se posent des questions, légitimes dès lors que quelques chose a foiré.

Est-il normal que Mohamed Merah et des voisins, qui en ont témoigné, aient entendu arriver le Raid mercredi à 3 heures du matin ? Évidemment non, et une partie de l'échec final vient de ce raté initial, qui a installé Merah en maître du jeu.

Est-il normal qu'un ministre, quand il n'était pas penché au-dessus des épaules des policiers du Raid, joue les pigistes pour BFM TV et installe Merah dans la posture qu'il recherche ? Un ministre doit-il se faire le porte-parole du forcené en précisant que ce dernier est tout fier d'avoir « mis la France à genoux » ?

Et puis, après le dénouement, la cavalerie est montée à l'assaut du Raid. Christian Prouteau, général à la retraite mais ancien soldat, a ouvert les gaz. Pour l'ancien, créateur du GIGN, « il fallait enfumer Merah, à coups de lacrymos ou d'incapacitants ». Un gendarme du GIGN m'a raconté qu'en intervention, après avoir noyé une pièce sous les lacrymos, « on chialait tous, alors que le forcené ne clignait même pas des yeux ». Selon lui, l'adrénaline explique cette anomalie. Les gaz incapacitants ? Les forces spéciales russes en ont fait usage à Moscou, en 2002, pour venir à bout d'une prise d'otages menée par un commando tchétchène dans un théâtre. Le gaz a surtout tué les otages. La France en a proscrit l'utilisation.

Fallait-il attendre encore, et essayer de négocier plus longtemps ? Mohamed Merah ne répondait plus après avoir déclaré qu'il mourrait les armes à la main, et quelle que soit l'orientation idéologique du gouvernement, aucun responsable politique ne tolérerait longtemps que le pays qu'il dirige soit pris en otage devant les caméras du monde entier par un ex petit délinquant devenu jihadiste fou.

Amaury de Hauteclocque et les hommes du Raid
Amaury de Hauteclocque et les hommes du Raid © MAXPPP / Nathalie Saint Affre

Est-il normal que l'intervention finale ait duré une heure ? Dans ces conditions, oui.

Qui pourrait reprocher à Amaury de Hautecloque, le patron du Raid, d'avoir choisi la « progression lente », dans l'appartement, afin de protéger ses hommes? Trois blessés la nuit d'avant, de la poudre noire retrouvée dans une voiture, un suspect enfermé dans une folie guerrière qui l'a conduit à attraper une gamine par les cheveux avant de lui mettre une balle dans le crâne : le choix a été fait d'investir l'appartement à pas comptés, avec des démineurs.

Il me semble que la question la plus pertinente sur la conduite de l'assaut est : pourquoi n'avoir pas utilisé de chien ? Tous ceux qui ont vu un jour agir et réagir les chiens d'attaque du Raid ou du Gign comprendront. Ce genre de chien, entraîné à ne pas être le meilleur ami de l'homme quand son maître lui en donne l'ordre, représente une cible bien plus difficile à viser qu'un homme, tétanise celui sur qui il bondit, et fait gagner les secondes nécessaires à l'unité d'intervention pour sauter sur le râble du type.

Mais voilà, ce qui est fait est fait. Pas bien fait, d'accord. D'ailleurs, dans sa lettre de soutien à Amaury de Hautecloque, à ses blessés et à ses hommes, le patron du GIGN, Thierry Orosco glisse cette phrase : « Je compte sur toi pour nous faire part, au cours d'un debriefing, des enseignements que vous tirerez de cette opération ». Ça risque d'être saignant.

La DCRI a-t-elle raté Merah ?

Oui, évidemment. Mais pourquoi ? Elle n'est sans doute pas la seule, mais cette réponse s'impose néanmoins : la réforme du renseignement de 2008. Selon le vœu de Nicolas Sarkozy, la DST et les Renseignements Généraux ont fusionné pour devenir la DCRI. La "Centrale". Qui prend à son compte la surveillance du milieu fermé, en l'espèce l'islam radical. La surveillance du milieu ouvert, en l'espèce l'islam de France, est confiée aux anciens des RG, regroupés dans de nouvelles structures départementales, les SDIG. Celles sont rattachées à la Sécurité Publique, les flics en uniforme.

Donc, cette réforme a mis ces agents des SDIG dans la position suivante : « Avant, vous chassiez les méchants. Maintenant, contentez-vous d'ouvrir l'œil sur les gentils ». Or, il y a des passerelles entre milieu ouvert et milieu fermé. Ces passerelles sont devenues compliquées à emprunter entre les SDIG et la Centrale, qui a fait du cloisonnement une doctrine axée autour du « besoin d’en connaître ». C'est-à-dire qu’on ne donne aux policiers de terrain qu’un seul maillon ; personne, à part la hiérarchie, ne peut avoir une vision complète de la chaine. Le « besoin d’en connaître », c’est la mort du renseignement opérationnel.

Et la force des ex-RG, c'était leur maillage territorial. Ils étaient les plus à-mêmes de détecter l'embryon d'une dérive, de constater qu'untel est passé d'une fréquentation assidue de la prison à celle d'une salle de prière, cachée au fond de la cave de l’immeuble.

Maillage moins serré, cloisonnement des informations recueillies, coupure entre le local et la Centrale, les ingrédients du ratage Merah sont en partie ici.

Ceci dit, il y a une évidence à rappeler. L’affaire Merah, c’est l’affaire Merah. Pas un mix entre SWAT et 24 heures chrono .

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.