Après la vague de témoignages de femmes et de victimes d'inceste, des milliers d'hommes homosexuels et bisexuels racontent à leur tour sur les réseaux sociaux avoir été victimes de viols, d'attouchements ou d'inceste dans leur enfance ou plus tard dans leur vie de couple. C'est le cas du journaliste Nicolas Martin.

Nicolas Martin est producteur sur France Culture
Nicolas Martin est producteur sur France Culture © DR

Nicolas Martin est producteur à France Culture notamment de la Méthode scientifique, les Idées claires, la Radiographie du coronavirus.

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Écoutez l'interview intégrale de Nicolas Martin

Par Mathilde Dehimi

FRANCE INTER : Pourquoi avoir choisi de témoigner de ce qui vous est arrivé sur les réseaux sociaux ?  

NICOLAS MARTIN : "Je dois avouer que je suis un peu débordé par l'ampleur qu'a pris - pas seulement et heureusement - mon tweet, mais surtout ce hashtag #MeTooGay depuis ce matin. Je suis à la fois content, mais en même temps un peu submergé, même si je suis à l'aise aujourd'hui avec ce qui a pu m'arriver. Après beaucoup d'années de travail, c'est quelque chose avec lequel je vis et qui n'est plus douloureux, comme ça a pu l'être. Malgré tout, cette journée me renvoie évidemment à ça. 

Ce qui est assez émouvant, c'est de voir ces centaines, peut être même de milliers de témoignages, de soutien et de compassion. J'ai appris à vivre avec ces événements. Mais c'est vrai que ça me remet dans cette position de victime et à mon tour, et ça m'entoure d'une affection qui m'a cruellement manqué au moment où ces faits-là se sont déroulés. C'est assez touchant de voir que cette parole porte, que cette parole émeut les gens et que cette parole sort enfin, qu'elle devient à nouveau publique, qu'elle sort de la sphère privée à laquelle on n'a cessé de nous renvoyer depuis des années et des années." 

Quels mots mettez-vous aujourd'hui sur ce qui vous est arrivé ?

"Des mots assez simples, des mots assez factuels : j'ai subi, j'ai été la victime d'un viol pédophile pendant six ans, entre mes 11 ans et mes 16 ans, par un voisin qui avait un corps d'homme adulte, puisqu'il avait 16 ans et demi quand j'en avais onze. J'avais un corps d'enfant que j'ai gardé longtemps parce que j'ai fait une puberté assez tardive. Il s'agit d'un viol pédophile caractérisé de toutes les façons que ce soit, par le chantage exercé sur moi, par l'emprise qu'il a eu sur moi, par les violences qu'il a pu mettre dans la sexualité qu'il m'imposait. 

Un viol qui m'a beaucoup marqué, qui a compliqué mon rapport à ma sexualité, qui m'a beaucoup blessé et qui a compliqué ma construction en tant qu'adulte. Mais heureusement, j'ai pu trouver, à un moment donné, et les bonnes personnes et les ressources en moi pour réussir à travailler là-dessus avec des professionnels et réussir à m'en sortir et à cicatriser ces plaies. On s'en remet, on vit avec des cicatrices, mais on apprend à vivre avec."

C'est une emprise qui a duré longtemps

"C'était évidemment secret. Il me maintenait dans une situation de secret et d'humiliation". 

"Ça a duré six ans mais pas en continu. Il y avait des périodes in et des périodes off. Il fallait toujours que ce soit caché, qu'on ne fasse pas de bruit, qu'on ne soit pas surpris. Il connaissait les horaires pendant lesquels j'étais seul chez moi, pendant lesquels il pouvait monter. C'est très compliqué parce qu'à 11 ans, on n'est pas préparé. On ne sait pas ce que c'est que la sexualité encore. On découvre quelque chose de toxique sans comprendre que c'est toxique. On finit par s'y accoutumer, donc tomber sous l'emprise. 

J'en ai parlé un moment donné à mes 13 ans, mais ça n'a pas été entendu parce que c'était il y a longtemps, puisque je suis né en 1976. Donc j'en ai parlé. J'avais 13 ans, c'était en 1989 et en 1989, la doxa sur la pédophilie n'était pas celle qu'elle est aujourd'hui. On ne parlait pas encore beaucoup de pédophilie. On pensait que ça pouvait être des expériences sexuelles tout à fait consentie. On ne se posait pas la question du consentement. En grandissant, on m'a mis en garde contre la drogue,  contre les dealers d'héroïne. Mais on ne me mettait pas en garde contre les agresseurs sexuels parce que j'étais un garçon." 

Est-ce qu'il y a une spécificité du #Metoogay ?

"Ce qu'on peut constater c'est qu'entre #MeToo #MetooInceste et #MetooGay, on ne peut plus parler du viol comme des événements isolés, des faits perpétrés par quelques pervers sur de pauvres victimes malchanceuses. On se rend compte que le viol, c'est quelque chose de systématique, quelque chose qui traverse et qui touche toutes les personnes qui sont vulnérabilisées par leur position sociale : les femmes, qui du fait de la structure patriarcale de la société sont soumises et dont on peut disposer du corps, les jeunes homosexuels qui ne sont pas au courant. À 11 ans, je ne connaissais pas ma sexualité encore, ça l'a compliquée. Ça ne l'a pas déterminée, il faut le rappeler aussi. Des personnes en position de vulnérabilité, ça peut être aussi les travailleurs et des travailleuses du sexe, les migrants, les migrantes, les personnes handicapées. 

On n'en parle pas beaucoup mais il y a une prévalence du viol qui est très, très importante chez  les personnes handicapées, beaucoup plus que dans la moyenne de la population. Donc, on voit bien qu'il y a là une structure d'agression systématique qui est une perversion du modèle de la structure sociale dominante, c'est-à-dire d'une structure patriarcale masculine, et qui fait que certaines personnes, en position de pouvoir, s'octroient le droit de posséder, de détruire aussi, d'assouvir leurs désirs aux dépens de personnes qui sont des personnes fragiles ou en position de vulnérabilité."

Qu'espérez-vous de ce mouvement de libération de la parole ?

"Ce que j'en attends, ce qui est important et ce qui est en train de se passer, c'est que ces paroles deviennent publiques. La société va se rendre compte qu'elles sont à ce point-là répandues, qu'elles sont à ce point-là courantes, qu'il va devenir impossible de nous renvoyer dans notre chambre à coucher, de nous dire 'c'est une petite affaire privée, ça relève de la vie privée. C'est un accident. On le tait et on se tait'

"C'est ça qui est essentiel et qui est en train de changer. On ne peut plus nous jeter au visage : 'tu avais 11 ans, tu voulais bien, si ça a duré six ans, c'est que ça t'a plu". Mais non !"

Ce n'est pas mon viol qui est intéressant, ce sont tous les viols de toutes les personnes vulnérables qui, aujourd'hui, parlent d'une même voix, d'une voix assourdissante. Et aujourd'hui, on voit bien comment ces viols-là, ils ont été tus, renvoyés au silence, à la discrétion. Il ne fallait pas trop en parler parce que c'est gênant de parler du viol. Moi, il m'est arrivé d'en parler à des personnes qui ne savaient plus comment me regarder parce que je les mettais mal à l'aise. 

Avec cette parole publique, ce malaise il doit changer de camp. Avec une parole collective commune de toutes les personnes qui ont été agressées sexuellement, on peut se faire entendre et être entendus de la part notamment des dirigeants de la sphère politique, de l'État, pour commencer à se dire : 'est-ce qu'il est normal aujourd'hui qu'en France quelques pourcents à peine des violeurs soient condamnés ? Est-ce que c'est normal que ces gens-là puissent continuer en toute impunité à violer parce qu'ils sont quasiment certains de ne jamais se faire attraper ?' 

"Donc, aujourd'hui, ce qui est en train de se passer avec cette prise de parole publique, c'est faire changer la peur de camp. Ce n'est plus à nous d'avoir peur des agresseurs sexuels. C'est aux agresseurs sexuels d'avoir peur de se retrouver en taule." 

Je pense que c'est aussi important de souligner, de prendre conscience qu'il y a quelque chose qui dysfonctionne dans la structure de notre société. Que si ces viols sont devenus si courants, si ces viols sont systématiquement perpétrés par des hommes, en position de pouvoir sur des personnes vulnérables, c'est qu'il y a un problème dans la structure et que le viol est lié à cette structure de dominance d'oppression masculine de la société et que donc c'est quelque chose qu'il faut adresser. Ce n'est pas quelque chose qu'il faut balayer. Ce n'est pas quelque chose qu'il faut nous renvoyer au nez en nous disant qu'on est des hystériques, qu'on est des gauchistes, que le patriarcat est un fantasme."

"Non, le patriarcat n'est pas un fantasme. La domination masculine sur la société, c'est une réalité et ça produit du sentiment d'impunité et ça produit du viol."

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