REPORTAGE | La "jungle" de Calais a disparu mais les migrants sont toujours là, avec une volonté intacte de passer en Angleterre au péril de leur vie et de celle des autres.

Les migrants attendent la tombée de la nuit pour tenter de monter dans les camions
Les migrants attendent la tombée de la nuit pour tenter de monter dans les camions © Reuters / Pascal Rossignol

Pour la première fois mardi matin, très tôt, le chauffeur d'une camionnette a perdu la vie en percutant un poids lourd arrêté sur l'A16. Ce dernier était immobilisé en pleine voie à cause de troncs d'arbres et de palettes disposés sur le bitume pour ralentir les camions, afin que les migrants puissent grimper facilement à bord. Si ça ne se termine pas toujours si tragiquement, la scène redevient pourtant habituelle à Calais, où quatre millions de camions transitent chaque année.

"Nous ne voulons pas tuer des gens"

Gudzar a les yeux rougis par une succession de nuits trop courtes. À 23 ans, cet Afghan arrivé à Calais il y a quelques semaines passe ses journées à tenter de dormir et ses nuits à tenter de s’enfuir vers l'Angleterre :

Ce qui est arrivé est horrible parce que nous ne voulons pas que ça se passe comme ça. Nous ne voulons pas tuer des gens. Mais nous n’avons pas d’autre moyen de partir, alors nous bloquons les routes avec de gros troncs d’arbres et quand les chauffeurs s’arrêtent, on monte dans leurs camions

Cette méthode n’est pas nouvelle, elle était quasi quotidienne avant le démantèlement de ce qu’on a appelé la Jungle. Avec le retour de 400 à 600 migrants à Calais, elle réapparaît. Pour la maire de Calais (LR), Natacha Bouchart, il faut le "rétablissement du délit d'aide au séjour irrégulier" car les migrants ne sont pas les seuls responsables de ces pratiques :

Vous croyez que les migrants sont arrivés avec leurs meuleuses, leurs tronçonneuses pour aller créer des armes qui ont été jetées sur la rocade ? Je dis qu'autour des migrants, il y a des passeurs et certains activistes qui sont dans certaines associations.

Passeurs et associations pointés du doigt

Ces accusations, l’Auberge des migrants préfère passer outre. Elle déplore que "les routiers soient obligés de prendre tous ces risques pendant leur travail" et que la situation des migrants les poussent à prendre des "risques pour passer, au point de créer des barrages dangereux".

Pour cette association, le drames’explique autrement, "c'est le résultat d'une situation où la frontière est bloquée et les gens qui bloquent l'autoroute sont un peu comme des desperados, des gens qui n'ont pas d'autre solution pour trouver un camion." François Guennoc est le vice-président de l’Auberge des migrants :

Ce qui est un peu dur en ce moment, c'est la tension qui augmente, le stress du côté des réfugiés, les pressions de la police. Les policiers courent après les migrants parce qu'ils ont la consigne de les décourager de rester. Ça passe par pas mal de violences, de l'enlèvement d'affaires personnelles, etc... Et sur les associations, ça concerne les entraves aux distributions en particulier.

Renforcer la lutte contre les passeurs

Le secteur associatif et la mairie ont des solutions bien différentes pour apaiser les choses à Calais. Mais ils s’accordent sur une chose : c’est à l’État d’agir, et rapidement. Un sentiment partagé par David Sagnard, le président de la Fédération des transports routiers du Pas-de-Calais :

Notre quotidien c'est "attention quand vous prenez le volant, vous risquez à tout moment d'avoir un barrage, de devoir freiner brutalement, de devoir regarder dans vos rétroviseurs". C'est, la nuit, peut-être éviter certains tronçons d'autoroute... Je ne peux pas tolérer qu'on puisse avoir ces attaques de diligences comme il y a plusieurs siècles.

La Fédération des transports routiers réclame en urgence plus de présence policière dans le secteur. Sur le long terme, elle demande à l’État de tout faire pour que Calais ne redevienne pas un point de fixation pour les migrants. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, préparerait un « plan global » pour gérer la problématique migratoire, qui exclurait la reconstitution de la jungle mais renforcerait la lutte contre les passeurs. Et pour prendre la mesure de la situation, il doit venir à Calais dans les prochains jours pour rencontrer élus et associations.

Conditions de vie inhumaines

En attendant, sur le terrain, la situation des migrants se dégrade. Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, s'est alarmé de la situation il y a une semaine. Il s'inquiète d'"atteintes aux droits fondamentaux" des migrants à Calais "d'une exceptionnelle et inédite gravité". Il dénonce également "des conditions de vie inhumaines" et une "sorte de traque".

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