Avec ce hashtag, lancé il y a quelques jours sur les réseaux sociaux, la journaliste et réalisatrice Rokhaya Diallo a voulu mettre en lumière des parcours de réussite des internautes, alors qu'on leur prédisait tout le contraire.

Issus d'un milieu ouvrier, de l'immigration, en situation de handicap... avec le hastag #NeRestePasETaPlace, ils racontent leur revanche sur le destin qu'on leur prédisait.
Issus d'un milieu ouvrier, de l'immigration, en situation de handicap... avec le hastag #NeRestePasETaPlace, ils racontent leur revanche sur le destin qu'on leur prédisait. © Getty / Sarah Waiswa

On leur prédisait l'échec, ils ont réussi, et ils le montrent en témoignant sous le hashtag #NeRestePasATaPlace. À l'origine de ce fleuve de congratulations numériques, il y a le titre du dernier essai sur l'estime de soi de Rokhaya Diallo, dans lequel elle raconte son parcours personnel. Tous témoignent d'une sorte de revanche sur le déterminisme social. On les sommait de "laisser tomber", ils ont persévéré.

L'écrivaine a lancé le "challenge" avec un tweet dans lequel elle partage un extrait de son essai. Elle y raconte une expérience "difficile" : une heure de débat sur "la ségrégation sexuelle dans certains quartiers" sur une chaîne d'information, où elle s'est sentie seule contre tous pour défendre sa position. "J'ai tenu bon", se félicite-t-elle.

Elle invite alors d'autres internautes à raconter comment "ils ne sont pas restés à leur place". En quelques jours, ce sont des milliers de témoignages qui ont inondé la toile.

FRANCE INTER : Certains témoignages vous ont-ils particulièrement touchée ?

ROKHAYA DIALLO : Ce qui m’a frappé c’est le nombre de personnes auxquelles on avait prédit des choses négatives, et qui sont allées au-delà même de leurs propres attentes. Il y avait par exemple le témoignage d’un photographe, dont j’ai découvert le travail à cette occasion. J’ai beaucoup aimé son témoignage : un photographe lui avait dit qu’il ne percerait jamais. Aujourd’hui, il vit de son travail.

Plusieurs femmes qui portent le voile ont témoigné aussi, certaines qui font des doctorats, l’une qui est agrégée de philo alors qu’on lui avait dit qu’elle finirait dans une cuisine

Une femme qui faisait une prépa Sciences po. Quelqu'un lui a dit qu’elle avait une allure de "fichée S", elle n’a pas eu son concours, mais elle a fini à Harvard

Il y a aussi des gens auxquels on avait diagnostiqué des maladies très graves et qui se sont finalement relevés et sont ailleurs par rapport à ce qu’on leur prédisait au début de leur maladie. Quelqu’un qui avait la maladie de Crohn par exemple. C’est très touchant. 

Les tweets que j’ai vus c’était surtout des enfants d’ouvriers et beaucoup en échec scolaire, des personnes issues de l'immigration...

Quand on sait qu'il y a tout de même quelqu’un qui a dit à Oprah Winfrey qu’elle n’y arriverait jamais, qu’elle n’avait aucune chance d’avoir du succès dans les médias... Pour certains la revanche est un moteur.

Comment expliquer qu'il y ait autant de témoignages qui évoquent des phrases décourageantes de la part de professeurs ?

On a pour certains élèves des anticipations peut-être un peu limitées par rapport à ce dont ils sont capables. Je pense que les quelques profs qui ont été vraiment cruels avec leurs élèves les ont traumatisés. Il y a donc un ressentiment. Mais il y a plein de bons profs. 

J’ai été scolarisée en Zone d'éducation prioritaire, et j’ai eu plein de profs qui étaient hyper investis, et faisaient même plus que ce qu’ils devaient faire. 

Mais l’Education nationale française est connue comme l’une de celles qui favorisent le plus la reproduction sociale dans les études internationales. Ces témoignages sont aussi symptomatiques de ça.

Et que fait-on des histoires qui finissent mal ?

Le projet du hashtag n’était pas du tout de glorifier le mérite individuel et la réussite comme seul moteur dans la vie, car je pense que l’on vit dans un système qui reste injuste. 

Je ne veux pas donner l’impression que j’ai lancé un appel sur le principe du "quand on veut on peut". Je n’y crois pas. Pour que le vouloir devienne un pouvoir, il faut que le contexte social le permette. Mon idée n’est pas de faire un hymne à la volonté individuelle, à la réussite personnelle et à la concurrence. Mais c’est beau de voir que des gens ont déjoué la sociologie pour aller beaucoup plus loin que prévu.

C’est beau et c’est encourageant, mais l’injustice fait que beaucoup de personnes échouent, et qu’on ne peut pas les condamner de leur situation sociale. Je ne veux pas culpabiliser les gens qui n’y arrivent pas dès le premier coup ou qui n’y arrivent pas du tout. Ce que je dis c’est que souvent il faut plusieurs échecs pour y arriver. On peut être en situation d’échec, mais ça n’est pas nécessairement définitif. 

Est-ce qu'on ne se la raconte pas un peu en écrivant sous ce hashtag ?

Un chapitre de mon essai s’intitule "Se la raconter grave". Je pense que c’est important d’être fier de soi, surtout en tant que femme, parce qu’on a souvent une sorte de conditionnement qui fait qu’on va être trop humble par rapport à nos accomplissements. Quand on réussit à faire quelque-chose, c’est important d’en être fier. C’est important de le dire, de se le dire, pour s’encourager à continuer. Ce n’est pas un tort de se la raconter quand on a des raisons de le faire, alors qu’il y en a tellement qui le font pour rien ! Chez les femmes surtout, c’est vraiment important de déculpabiliser la fierté de soi. 

La fierté de soi est très importante quand on appartient à une frange de la population qui est stigmatisée. Les femmes, les minorités, les gens qui ont une origine sociale modeste et qui cherchent parfois à le cacher… Je pense qu’au contraire on peut dire : "Wow, je suis parti de là et je suis arrivé ici !". Le revendiquer, c’est une manière aussi célébrer ses origines sociales, géographiques, son genre… Quand on est de la communauté LGBTQ, quand on est en situation de handicap et qu’on est arrivé à dépasser ce qu’on était censé faire ou devenir, je pense que c’est important de le dire. 

Envisagez vous de faire quelque-chose de ces témoignages ?

Je pense que ça a eu du succès parce qu’il y a des gens qui ont envie de s’encourager les uns les autres et de donner l’exemple, d’encourager les jeunes générations. Quand ça arrive, c’est sympa de se le dire. Donc, pourquoi pas des rencontres inter-générationnelles pour partager ces expériences.

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