Ça ne se voit pas forcément du premier coup d'œil et peut-être est-ce pour cette raison que certains journalistes ont besoin de le dire haut et fort: ils ont des sentiments. Eh oui... C'est ce qui apparaît dans la plupart des interviews.

« Charles Aznavour, j'ai le sentiment que votre dernier album est celui de la maturité, je me trompe ? » « Mimi Mathy, j'ai le sentiment que vous n'avez jamais voulu grandir, je me trompe ? » Souvent, après avoir livré leurs sentiments, les interviewers demandent s'ils se trompent, mais ce n'est alors qu'une coquetterie, vu qu'ils n'ont fait qu'exprimer un point de vue somme toute assez banal. Effectivement, Charles Aznavour n'est pas tout jeune, effectivement Mimi Mathy n'est pas très haute: ce sont des faits, des faits faciles à constater et qui n'ont pas grand chose à voir avec les sentiments. Pourtant, les journalistes ne sont pas les seuls à faire usage de l'expression. Les femmes et les hommes politiques l'emploient aussi de plus en plus. Avant les politiques avaient des convictions. Maintenant, ils ont des sentiments. « J'ai le sentiment qu'il faut redonner du dynamisme à l'économie du pays ! » « J'ai le sentiment que les Français aimeraient voir augmenter leur pouvoir d'achat ! » Des sentiments qui, là encore, sont la plupart du temps dénué de la moindre originalité. Alors pourquoi donc ce mot-là ? Pourquoi ne pas parler plutôt de certitudes ou d'impressions ? Concernant le mot certitude, c'est vraisemblablement la crainte de paraître borné. Les gens bardés de certitudes n'ont pas très bonne réputation. Quant au mot impression, c'est certainement la peur de ne pas faire très sérieux. « J'ai l'impression qu'il va faire beau ! » On se dit ça parfois le matin. Et paf ! De la pluie ! « J'ai l'impression que c'est mon jour de chance ! » On se dit ça parfois, aussi. Et paf ! On se fait chiquer le mollet par le caniche abricot de la voisine ! Bref, on ne peut pas se fier à ses impressions. C'est bien souvent trompeur, une impression. Alors qu'un sentiment, ça ne trompe jamais. C'est forcément sincère, un sentiment. Et puis avoir des sentiments pour quelqu'un ; on dit ça quand on est amoureux, il n'y a rien de plus romantique. Et sans doute est-ce cela que cherchent les politiques qui usent de la formule: montrer qu'ils sont capables de romantisme, qu'ils sont faits de chair et de sang, qu'ils ne sont pas que des machines, tenter de nous émouvoir. Car ils ont grand besoin de sympathie. Contrairement à Mimi Mathy, qui compte parmi les personnalités préférées des Français, les politiques appartiennent aux personnalités les plus détestées de la planète. Comme les notaires, comme les huissiers, comme les banquiers... Si jamais votre banquier vous dit qu'il a « le sentiment » que vous allez payer tout plein d'agios, dîtes-vous donc simplement que c'est un grand romantique. Et si jamais c'est un journaliste que vous entendez employer l'expression, dîtes-vous alors qu'il a seulement besoin d'amour. Parce que nous également, les journalistes, on s'en prend régulièrement plein la figure et, du coup, nous également, on a régulièrement notre p'tit cœur qui saigne. Eh oui... Et là, j'ai le sentiment que ma chronique est finie.

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