Gabriel Matzneff, visé par une enquête pour "viols sur mineurs de moins de 15 ans", a envoyé à des acheteurs triés sur le volet son dernier livre, "Vanessavirus", auto-édité faute d'avoir trouvé un éditeur. Le romancier de 84 ans doit être jugé en septembre 2021 pour "apologie de pédophilie".

Gabriel Matzneff
Gabriel Matzneff © AFP / VALERY HACHE

C'est un livre qui décrit, en 85 pages, l'état d'esprit d'un homme mis au ban de la société après la parution d'un autre livre, "Le Consentement" de Vanessa Springora. Refusé par les éditeurs, vendu par souscription à un cercle restreint d’amis et de connaissances, "Vanessavirus", ce dernier livre de Gabriel Matzneff serait, selon son auteur, "un samizdat", terme russe désignant les ouvrages interdits qui circulaient sous le manteau en Union soviétique. Mais la France de 2021 n’est pas l’URSS de Staline ou de Brejnev. Et si "Vanessavirus" est bien le livre d’un réprouvé, c’est aussi le texte d’un homme résolument sourd à la souffrance qu’il a pu causer.

"Un réciproque amour fou"

Dans "Le Consentement", Vanessa Springora a raconté la relation d’emprise que "G", écrivain quinquagénaire, a exercée sur elle quand elle avait quatorze ans, la privant de son adolescence et provoquant des séquelles durables. Loin d’exprimer un quelconque regret, Gabriel Matzneff, visé par une enquête pour viols sur mineurs de moins de quinze ans, persiste à présenter cette histoire comme "un réciproque amour fou". "J’ai survécu au Coronavirus. Je ne survivrai pas au Vanessavirus." Ainsi commence l'ouvrage de Matzneff, comparant d’emblée la parole de Vanessa Springora à un virus mortel.

À 84 ans, atteint d’un cancer de la prostate, visé par une enquête pour "viols sur mineurs de moins de 15 ans", et cité à comparaître en septembre prochain pour "apologie d’actes de pédophilie", il pressent que sa fin est proche. "Je n’en ai plus pour longtemps", écrit-il :

"À supposer qu’elle advienne, ma réhabilitation sera posthume."

Le lecteur est donc averti : le texte qu’il s’apprête à lire n’est pas l’expression d’un remords ou d’une autocritique. C’est plutôt, à vrai dire, la manifestation d’un orgueil impénitent. 

Au fil de ces 85 pages, Gabriel Matzneff n’a de cesse de se présenter comme une victime. D’abord, de l’opinion publique : "La chasse à l’homme dont, depuis les derniers jours de décembre 2019, je suis le gibier, est une abomination." Et d’évoquer les menaces de mort, les appels à l’expulsion de son studio et même la publication de son adresse personnelle dans un quotidien parisien.

Il n'a pas lu le livre de Vanessa Springora

Est-ce par provocation ? Il ose une analogie avec le capitaine Dreyfus, mais la récuse aussitôt. "Le brave capitaine Dreyfus était innocent. Moi, je ne le suis pas. Je suis coupable d’avoir adoré la liberté, la beauté, l’amour (...)" 

Gabriel Matzneff assure n’avoir rien lu de ce qui a été publié sur lui depuis le mois de décembre 2019. Ni les nombreux articles parus à son sujet, ni le livre de Vanessa Springora. Il indique toutefois qu’un ami, membre du comité de lecture des éditions Grasset, l’a informé du contenu du livre le 30 novembre 2019, soit un peu plus d’un mois avant sa parution.

C’est pour se protéger, dit-il, qu’il n’a rien voulu savoir. Il en sait tout de même assez pour fustiger les amis qui lui ont tourné le dos et se sont excusés d’avoir dit du bien de ses livres. "Des traîtres, des lâches qui endossaient la déshonorante livrée du renégat." Mais tout cela ne serait rien sans ce qu’il appelle "le reniement de Vanessa", le "poignard que 34 ans après, cette femme, dont je fus le premier amour, (…) me plantait dans le cœur". Plus loin, il assène : 

"Vanessa m’a assassiné, point barre."

"Vanessavirus" est-il une réponse au "Consentement" ? Non, répond Matzneff, car il estime y avoir répondu par anticipation en quelque sorte, dans deux ouvrages publiés il y a plusieurs années. Un roman, "Harrison Plaza", paru en 1988, et "La Prunelle de mes yeux", journal intime qui couvre les années de sa liaison avec Vanessa Springora, paru en 1993.

Matzneff regrette d’ailleurs qu’Antoine Gallimard, son éditeur, "un ami qui m’a toujours épaulé", ait décidé de retirer de la vente ses journaux intimes, plutôt que d’ordonner un nouveau tirage de "La prunelle de mes yeux". Matzneff se prend à rêver que les deux versions de l’histoire, la sienne et celle de Vanessa Springora, auraient pu être présentées côte-à-côte sur les tables des libraires.

"Ingrate", "renégate"

Curieux souhait de la part de quelqu’un qui prétend qu’il n’a pas lu et ne lira pas "Le Consentement" quoi qu’il arrive. Y a-t-il plus violente manière de dire qu’il ne veut pas entendre ? C’est du reste bien commode : il peut ainsi continuer à répéter que Vanessa Springora et lui ont vécu une belle histoire d’amour.

Si Gabriel Matzneff n’a pas lu "Le Consentement", il a passé beaucoup de temps à se lire et à se relire. Il se cite lui-même. Il ressasse. Des extraits de ses romans, de ses journaux intimes. Son raisonnement consiste à dire : c’était un grand amour, puisque je l’ai écrit. Et pour faire bonne mesure, il cite également des extraits d’une lettre que Vanessa Springora lui a envoyée trois mois après leur rupture.

Contrairement à elle, qui a "jeté son amant aux chiens", écrit-il, "jamais je ne cesserai de l’aimer, jamais, ni devant un juge ni ailleurs, je ne prononcerai une phrase méchante ou hostile à son égard". Vraiment ? Cela ne l’empêche pourtant pas, au fil des pages, de la traiter d’"ingrate", de "renégate" ou de lui reprocher sa "lâcheté".

"Ce que j’aime est séduire", dit Matzneff

Dans son récit, Vanessa Springora racontait que sa prise de conscience avait commencé avec la découverte de l’infidélité de Gabriel Matzneff et la lecture de certains passages de son journal intime (déjà publié à l’époque). "Je m’arrête sur un paragraphe en particulier", écrivait Springora dans "Le Consentement", où, en voyage à Manille, G. se met en quête de "culs frais". "Les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare." 

Dans "Vanessavirus", il faut attendre la moitié du livre pour voir Matzneff aborder ce sujet. Mais exit les "culs frais", et autre "piment rare", tout au plus est-il question de "galipettes exotiques" qui seraient peu de choses comparé à ce qui se publiait au même moment dans le quotidien Libération et dans Gai Pied ou Hara Kiri. Matzneff tient à se démarquer du tourisme sexuel des "beaufs à la Cabu qui s’entassent dans des charters direction le tiers-monde". Cette vulgarité, très peu pour lui ! "Ce que j’aime est séduire. Payer pour coucher, que ce soit à Paris ou à Pétaouchnok, n’est pas ma tasse de thé."

Dès le paragraphe suivant cependant, il reconnaît que "quand vous étiez dans un pays lointain où, n’en parlant pas la langue, vous n’aviez aucune possibilité de séduction, où (…) de ravissants michetonneurs de l’un et l’autre sexe vous souriaient, vous dévoraient des yeux comme si vous étiez une alléchante glace au chocolat, vous suivaient dans la rue, vous abordaient effrontément, vous pouviez succomber à la tentation. Ce n’était ni honorable ni glorieux, j’en conviens, nous aurions dû dans de telles circonstances avoir la force de résister (…)"

Si Matzneff assure avoir confessé ces "faiblesses" (sic) à un prêtre, il s’empresse de les mettre en grande partie sur le compte de "l'’atmosphère licencieuse" qui régnait alors en Asie.

Ne pas disparaître avant d’avoir "murmuré quelques mots à l’oreille de Vanessa"

Aujourd’hui, Matzneff ne nourrit guère d’illusions sur ce qui l’attend. "Je mourrai ostracisé, exclu, réduit au silence, innommable." Même la perspective de la publication prochaine du livre d’une autre de ses jeunes amantes passées, Francesca, l’indiffère. Il avoue avoir songé à se tuer. Se compare à Roger Salengro et à Pierre Bérégovoy, respectivement ancien ministre de l’Intérieur et ancien Premier ministre, poussés au suicide après des accusations calomnieuses. Ce qui l’a retenu ? Il ne voulait pas disparaître avant d’avoir "murmuré quelques mots à l’oreille de Vanessa".

La phrase fait bondir. Dans "Le Consentement", Vanessa Springora raconte que, pendant des années, Matzneff a envoyé à son bureau des lettres qu’elle jetait sans les lire. Une fois, pour tromper sa vigilance, il a demandé à une tierce personne de libeller l’enveloppe, afin qu’elle ne reconnaisse pas son écriture.

"Le contenu est toujours le même depuis trente ans", écrit Springora : "mon silence est un mystère". "Je dois sans doute me consumer de regrets à l’idée d’avoir détruit une union aussi noble et de l’avoir tant fait souffrir ! Jamais il ne me pardonnera de l’avoir quitté. La coupable, c’est moi, coupable d’avoir mis fin à la plus belle histoire d’amour qu’un homme et une adolescente aient pu vivre. Mais quoi que j’en dise, je suis et resterai à lui pour l’éternité, car notre folle passion ne cessera jamais de luire dans la nuit grâce à ses livres." 

"Vanessavirus" est en définitive cela : la volonté d’imposer à toute force son récit à une femme qui ne veut plus en entendre parler. Une violence symbolique que le titre du livre annonçait d’emblée.